—Qui fait une religion ne sait pas ce qu'il fait, répliqua Langelier. J'en dirai presque autant de ceux qui fondent les grandes institutions humaines, ordres monastiques, compagnies d'assurances, garde nationale, banques, trusts, syndicats, académies et conservatoires, sociétés de gymnastique, soupes et conférences. Ces établissements, d'ordinaire, ne correspondent pas longtemps aux intentions de leurs fondateurs, et il arrive parfois qu'ils y deviennent tout à fait opposés. Encore y peut-on reconnaître, après de longues années, quelques indices de leur destination première. Quant aux religions, tout au moins chez les peuples dont la vie est agitée et la pensée mobile, elles se transforment sans cesse et si complètement, au gré des sentiments et des intérêts de leurs fidèles et de leurs ministres, qu'au bout de peu d'années elles ne gardent rien de l'esprit qui les créa. Les dieux changent plus que les hommes, parce qu'ils ont une forme moins précise et qu'ils durent plus longtemps. Il y en a qui s'améliorent en vieillissant; d'autres se gâtent avec l'âge. En moins d'un siècle, un dieu devient méconnaissable. Celui des chrétiens s'est transformé plus complètement peut-être qu'aucun autre. Cela tient, sans doute, à ce qu'il a appartenu successivement à des civilisations et à des races très diverses, aux Latins, aux Grecs, aux Barbares, à toutes les nations formées sur les débris de l'Empire romain. Certes, il y a loin du roide Apollon de Dédale à l'Apollon classique du Belvédère. Il y a plus loin encore du Christ éphèbe des Catacombes au Christ ascétique de nos cathédrales. Ce personnage de la mythologie chrétienne surprend par le nombre et la diversité de ses métamorphoses. Au Christ flamboyant de saint Paul succède, dès le IIe siècle, le Christ des synoptiques, Juif pauvre, vaguement communiste, qui presque aussitôt devient, avec le quatrième évangile, une sorte de jeune alexandrin, disciple très faible des gnostiques. Et plus tard, à ne considérer que les Christs romains et pour ne s'arrêter qu'aux plus célèbres, on eut le Christ dominateur de Grégoire VII, le Christ sanguinaire de saint Dominique, le Christ chef de bandes de Jules II, le Christ athée et artiste de Léon X, le Christ fade et louche des Jésuites, le Christ protecteur de l'usine, défenseur du capital et adversaire du socialisme, qui fleurit sous le pontificat de Léon XIII et qui règne encore. Tous ces Christs, qui n'ont entre eux de commun que le nom, saint Paul ne les prévoyait pas. Au fond il n'en savait pas plus que Gallion sur le dieu futur.
—Vous exagérez, dit M. Goubin, qui n'aimait l'exagération en aucun sens.
Giacomo Boni, qui vénère les livres sacrés de tous les peuples, fit observer alors que le tort de Gallion, que le tort des philosophes et des historiens romains, fut d'ignorer les livres sacrés des Juifs.
—Mieux instruits, dit-il, les Romains n'auraient pas gardé d'injustes préventions contre la religion d'Israël; et, comme dit votre Renan, dans ces questions qui intéressaient l'humanité entière, un peu de bon vouloir et une meilleure information auraient peut-être évité de terribles malentendus. Il ne manquait pas de Juifs instruits, comme Philon, pour expliquer la loi de Moïse aux Romains, si ceux-ci avaient eu l'esprit plus large et un plus juste pressentiment de l'avenir. Les Romains ressentaient devant la pensée asiatique du dégoût et de l'effroi. S'ils avaient raison de la craindre, ils avaient tort de la mépriser. C'est une grande sottise que de mépriser un danger. En traitant d'imaginations criminelles et d'impiétés populaires les religions syriennes, Gallion manqua de clairvoyance.
—Et comment les Juifs hellénisants eussent-ils instruit les Romains de ce qu'ils ignoraient eux-mêmes? demanda Langelier. Comment un Philon si honnête, si savant mais si borné, leur eût-il révélé la pensée obscure, confuse et féconde d'Israël qu'il ne connaissait pas lui-même? Qu'aurait-il appris à Gallion touchant la foi des Juifs, sinon des niaiseries littéraires? Il lui aurait exposé que la doctrine de Moïse est conforme à la philosophie de Platon. Alors comme toujours, les hommes cultivés n'avaient aucune idée de ce qui se passait dans l'esprit des multitudes. C'est toujours à l'insu des lettrés que les foules ignorantes créent des dieux.
»Un des faits les plus étranges et les plus considérables de l'histoire, c'est la conquête du monde par le dieu d'une peuplade syrienne, c'est la victoire d'Iaveh sur tous les dieux de Rome, de la Grèce, de l'Asie et de l'Égypte. Jésus ne fut en somme qu'un nabi et le dernier des prophètes d'Israël. On ne sait rien de lui. Nous ne connaissons ni sa vie ni sa mort, car les évangélistes ne sont nullement des biographes. Et les idées morales qui ont été mises sous son nom proviennent en réalité de la foule des illuminés qui prophétisaient au temps des Hérodes.
»Ce qu'on appelle le triomphe du christianisme est plus exactement le triomphe du judaïsme, et c'est Israël a qui échut le singulier privilège de donner un dieu au monde. Il faut reconnaître que Iaveh méritait, à bien des égards, son élévation subite. C'était, quand il parvint à l'empire, le meilleur des dieux. Il avait bien mal commencé. On peut dire de lui que les historiens disent d'Auguste, qu'il s'adoucit avec l'àge. A l'époque où les Israélites s'établirent dans la terre promise, Iaveh était stupide, féroce, ignare, cruel, grossier, mal embouché, le plus bête et le plus méchant des dieux. Mais sous l'influence des prophètes il changea du tout au tout. Il cessa d'être conservateur et formaliste et se convertit aux idées pacifiques, aux rêves de justice. Son peuple était misérable. Il ressentit une pitié profonde pour tous les misérables. Et, bien qu'au fond il restât très Juif et très patriote, en devenant révolutionnaire il devint forcément international. Il se constitua le défenseur des humbles et des opprimés. Il eut une de ces pensées simples par lesquelles on se concilie le monde. Il annonça le bonheur universel, l'avènement d'un messie bienfaisant et pacificateur. Son prophète Isaïe lui souffla sur cet admirable thème des paroles d'une poésie délicieuse et d'une douceur invincible: «La maison d'Iaveh sera établie sur le sommet des montagnes et s'élèvera par-dessus les collines. Alors toutes les nations s'y rendront, les peuples innombrables la visiteront, disant: «Montons à la montagne d'Iaveh, à la maison du Dieu de Jacob, afin qu'il nous enseigne ses voies et que nous marchions dans ses sentiers. Car de Sion sortira la loi et de Jérusalem la parole d'Iaveh. Il jugera entre les nations; il jugera entre les peuples innombrables. De leurs épées ils forgeront des hoyaux et de leurs lances des faucilles. Alors le loup habitera avec l'agneau. Le lionceau et les brebis seront ensemble et un petit enfant les conduira…» Dans l'Empire romain, le dieu des Juifs travaillait à la conquête des classes laborieuses et à la révolution sociale. Il s'adressait aux malheureux. Or, au temps de Tibère et de Claude, il y avait dans l'Empire infiniment plus de malheureux que d'heureux. Il y avait des multitudes d'esclaves. Un seul homme en possédait jusqu'à dix mille. Ces esclaves étaient pour la plupart tout à fait misérables. Ni Jupiter ni Junon ni les Dioscures ne s'occupaient d'eux. Les dieux latins ne les plaignaient pas. C'étaient les dieux de leurs maîtres. Quand un dieu vint de Judée, qui écoutait les plaintes des humbles, les humbles l'adorèrent. Ainsi la religion d'Israël devint la religion du monde romain. Voilà ce que ni saint Paul ni Philon ne pouvaient expliquer au proconsul d'Achaïe, parce qu'ils ne le voyaient pas clairement. Et voilà ce que Gallion ne pouvait découvrir. Cependant il sentait que le règne de Jupiter était près de finir et il annonçait l'avénement d'un dieu meilleur. Par amour des antiquités nationales, il prenait ce dieu dans l'Olympe gréco-latin; et il le choisissait du sang de Jupiter, par sentiment aristocratique. C'est de la sorte qu'il désigna Hercule au lieu de Iaveh.
—Pour le coup, dit Joséphin Leclerc, vous avouerez que Gallion se trompait.
—Moins que vous ne croyez, répondit Langelier en souriant. Iaveh ou Hercule, il n'importait guère. Croyez-le bien: le fils d'Alcmène n'aurait pas gouverné le monde autrement que le père de Jésus. Tout olympien qu'il était, il lui aurait bien fallu devenir le dieu des esclaves et prendre l'esprit religieux des temps nouveaux. Les dieux se conforment exactement aux sentiments de leurs adorateurs: ils ont des raisons pour cela. Et faites-y attention. L'esprit qui favorisa l'avènement à Rome du dieu d'Israël n'était pas seulement l'esprit populaire, c'était aussi celui des philosophes. Ils étaient alors prévue tous stoïciens et croyaient à un dieu unique, auquel avait travaillé Platon et qui ne se rattachait par aucun lien de famille ni d'amitié aux dieux à forme humaine de la Grèce et de Rome. Ce dieu, par son infinité, ressemblait au dieu des Juifs. Sénèque et Épictète qui le vénéraient eussent été les premiers surpris de la ressemblance si on les avait mis en état de faire la comparaison. Pourtant ils avaient beaucoup contribué eux-mêmes à rendre acceptable l'austère monothéisme des judéo-chrétiens. Il y avait loin sans doute de la fierté stoïque à l'humilité chrétienne, mais la morale de Sénèque, par sa tristesse et son mépris de la nature, préparait la morale évangélique. Les stoïciens étaient brouillés avec la vie et la beauté; cette rupture, que l'on attribua au christianisme, fut commencée par les philosophes. Deux siècles plus tard, à l'époque de Constantin, les païens et les chrétiens auront, autant dire, une même morale, une même philosophie. L'empereur Julien, qui rétablit la vieille religion de l'Empire abolie par Constantin l'Apostat, passe avec raison pour un adversaire du Galiléen. Et, quand on lit les petits traités de Julien, on est frappé de la quantité d'idées que cet ennemi des chrétiens possède en commun avec eux. Comme eux il est monothéiste; comme eux il croit aux mérites de l'abstinence, du jeûne et des mortifications; comme eux il méprise les plaisirs charnels et pense se rendre agréable aux dieux en ne s'approchant point des femmes; enfin il pousse le sentiment chrétien jusqu'à se féliciter d'avoir la barbe sale et les ongles noirs. L'empereur Julien avait, à bien peu de chose près, le même morale que saint Grégoire de Nazianze. Rien à cela que de naturel et d'ordinaire. Les transformations des moeurs et des idées ne sont jamais soudaines. Les plus grands changements de la vie sociale se produisent insensiblement et ne se voient qu'à distance. Ceux qui les traversent ne les soupçonnent pas. Le christianisme ne s'établit que lorsque l'état des moeurs s'accommoda de lui et que lui-même s'accommoda de l'étât des moeurs. Il ne put se substituer au paganisme qu'au moment où le paganisme vint à lui ressembler et où il vint à ressembler au paganisme.
—Mettons, dit Joséphin Leclerc, que ni saint Paul ni Gallion ne lurent dans l'avenir. Personne n'y lit. N'est-ce pas un de vos amis qui a dit: «L'avenir est caché même à ceux qui le font.»