—Notre connaissance de ce qui sera, reprit Langelier, est en raison de notre connaissance de ce qui est et de ce qui fut. La science est prophétique. Plus une science est exacte, plus on en peut tirer d'exactes prophéties. Les mathématiques, à qui seules appartient l'entière exactitude, communiquent une partie de leur précision aux sciences qui procèdent d'elles. Aussi fait-on par le moyen de l'astronomie mathématique et de la chimie des prédictions certaines. Vous pouvez calculer les éclipses pour des millions d'années sans craindre que vos calculs soient trouvés faux, tant que le soleil, la lune et la terre seront dans les mêmes rapports de masse et de distance. Vous pouvez de même prévoir que ces rapports changeront dans un avenir très lointain. Car on fonde sur la mécanique céleste cette prophétie encore, que l'astre aux cornes d'argent ne tracera pas éternellement le même cercle autour de notre globe et que des causes qui agissent actuellement, à force de se répéter, changeront son cours. Vous pouvez annoncer que le soleil s'assombrira et n'élèvera plus au-dessus de nos océans glacés qu'un globe rétréci. A moins qu'il ne lui soit venu, d'ici là, de nouveaux aliments: ce qui est bien possible, car il est capable d'attraper des essaims d'astéroïdes comme l'araignée des mouches. Vous pouvez annoncer pourtant qu'il s'éteindra et que les figures disloquées des constellations s'effaceront point par point dans l'espace noir. Mais qu'est-ce que la mort d'une étoile? L'évanouissement d'une étincelle. Que tous les astres du ciel s'éteignent comme se sèchent les herbes de la prairie, qu'importe à la vie universelle, tant que les éléments infiniment petits qui les composent auront gardé en eux la puissance qui fait et défait les mondes! Vous pouvez prédire une fin plus complète de l'univers, la fin de l'atome, la dissociation des derniers éléments de la matière, les temps où le protyle, le brouillard sans forme, aura reconquis sur la ruine de toutes choses son empire illimité. Et ce ne sera là qu'un temps dans la respiration de Dieu. Tout recommencera.
»Les mondes renaîtront. Ils renaîtront pour mourir. La vie et la mort se succéderont éternellement. Dans l'infini de l'espace et du temps se réaliseront toutes les combinaisons possibles et nous nous retrouverons de nouveau assis au flanc du Forum ruiné. Mais puisque nous ne saurons pas que c'est nous, ce ne sera pas nous.
M. Goubin essuya les verres de son lorgnon.
—Ce sont là, dit-il, des idées désespérantes.
—Qu'espérez-vous donc, monsieur Goubin, demanda Nicole Langelier, et que vous faut-il pour combler vos désirs? Prétendez-vous donc garder de vous-même et du monde une conscience éternelle? Pourquoi voulez-vous toujours vous rappeler que vous êtes monsieur Goubin? Je ne vous le cache pas: l'univers actuel, qui n'est pas près de finir, ne semble pas propre à vous satisfaire à cet égard. Ne comptez pas non plus sur les suivants qui seront sans doute du même genre. Pourtant ne perdez pas tout espoir. Il est possible qu'après une succession indéfinie d'univers, vous renaissiez, monsieur Goubin, avec le souvenir de vos existences antérieures. Renan disait que c'était une chance à courir et qu'en tout cas, si tard qu'elle vînt, elle ne se ferait pas attendre. Les successions d'univers s'accompliront pour nous en moins d'une seconde. Le temps ne dure point aux morts.
—Connaissez-vous, demanda Hippolyte Dufresne, les rêveries astronomiques de Blanqui? Le vieux Blanqui, prisonnier au Mont-Saint-Michel, ne voyait qu'un peu de ciel par sa fenêtre bouchée, et n'avait de voisins que les astres. Il en devint astronome et fonda sur l'unité de la matière et des lois qui la gouvernent une étrange théorie de l'identité des mondes. J'ai lu un mémoire d'une soixantaine de pages où il expose que la forme et la vie se développent exactement de la même manière dans un grand nombre de mondes. Selon lui, une multitude de soleils, tout semblables au nôtre, ont éclairé, éclairent ou éclaireront des planètes toutes semblables aux planètes de notre système. Il est, il fut, il sera à l'infini des Vénus, des Mars, des Saturnes, des Jupiters tout semblables à notre Saturne, à notre Mars, à notre Vénus, des terres toutes semblables à notre terre. Ces terres produisent exactement ce que produit notre terre, et portent des plantes, des animaux, des hommes entièrement pareils aux plantes, aux animaux, aux hommes terrestres. L'évolution de la vie y est identique à l'évolution de la vie sur notre globe. En conséquence, pensait le vieux prisonnier, il est, il fut, il sera, par l'espace, des myriades de Monts-Saint-Michel, contenant chacun un Blanqui.
—Nous ne savons pas grand'chose des mondes dont les soleils brillent sur nos nuits, reprit Langelier. Nous voyons pourtant que, soumis aux mêmes lois mécaniques et chimiques, ils diffèrent du nôtre et diffèrent entre eux d'étendue et de forme et que les substances qui s'y brûlent ne sont pas réparties entre tous dans les mêmes proportions. Ces différences en doivent produire une infinité d'autres que nous ne soupçonnons pas. Il suffit d'un caillou pour changer le sort d'un empire. Mais qui sait? Peut-être, monsieur Goubin, multiple et disséminé dans des myriades de mondes, essuya, essuie, essuiera éternellement et infiniment les verres de son lorgnon.
Joséphin Leclerc ne laissa pas ses amis s'étendre davantage en rêveries astronomiques.
—Je trouve, comme monsieur Goubin, dit-il, que tout cela serait désolant, si ce n'était trop loin de nous pour nous toucher. Ce qui nous intéresse vivement, ce que nous serions curieux de connaître, c'est le sort de ceux qui viendront tout de suite après nous en ce monde.
—Sans doute, dit Langelier, la succession des univers ne nous inspire qu'un morne étonnement. Nous embrasserions d'un regard plus fraternel et plus ami l'avenir de la civilisation et la destinée prochaine de nos semblables. Plus l'avenir est prochain, plus nous en sommes émus. Par malheur, les sciences morales et politiques sont inexactes et pleines d'incertitude. De l'évolution humaine elles connaissent mal les développements déjà accomplis, et ne peuvent donc pas nous instruire très sûrement des développements qui restent à accomplir. N'ayant guère de mémoire, elles n'ont guère de pressentiment. C'est pourquoi les esprits scientifiques éprouvent une insurmontable répugnance à tenter des recherches dont ils savent la vanité, et ils n'osent pas même avouer une curiosité qu'ils n'espèrent point satisfaire. On se propose volontiers de rechercher ce qui serait si les hommes devenaient plus sages. Platon, Thomas Morus, Campanella, Fénelon, Cabet, Paul Adam reconstruisent leur propre cité en Atlantide, dans l'Ile des Utopiens, dans le Soleil, à Salente, en Icarie, en Malaisie, et ils y établissent une police abstraite. D'autres, comme le philosophe Sébastien Mercier et le socialiste-poète William Morris, pénètrent dans un lointain avenir. Mais ils avaient emporté leur morale avec eux. Ils découvrent une nouvelle Atlantide et c'est la cité du rêve qu'ils y bâtissent harmonieusement. Citerai-je encore Maurice Spronck? Il nous montre la République française conquise, en l'an 230 de sa fondation, par les Marocains. Mais c'est pour nous induire à livrer le gouvernement aux conservateurs, qu'il juge seuls capables de conjurer un tel désastre. Cependant Camille Mauclair, plus confiant en l'humanité future, lit dans l'avenir la défense victorieuse de l'Europe socialiste contre l'Asie musulmane. Daniel Halévy ne craint pas les Marocains. Avec plus de raison, il craint les Russes. Il raconte, dans son Histoire de quatre ans, la fondation, en 2001, des États-Unis d'Europe. Mais il veut surtout nous montrer que l'équilibre moral des peuples est instable et qu'il suffit peut-être d'une facilité introduite tout à coup dans les conditions de l'existence pour déchaîner sur une multitude d'hommes les pires fléaux et les plus cruelles misères.