»Ils sont rares ceux qui ont cherché à connaître l'avenir par curiosité pure, sans intention morale ni desseins optimistes. Je ne connais que H.-G. Wells qui, voyageant dans les âges futurs, ait découvert à l'humanité une fin qu'il ne lui souhaitait pas, selon toute apparence; car c'est une dure solution des questions sociales, que l'établissement d'un prolétariat anthropophage et d'une aristocratie comestible. Et tel est le sort que H.-G. Wells assigne à nos derniers neveux. Tous les autres prophètes dont j'ai connaissance se bornent à confier aux siècles futurs la réalisation de leurs rêves. Ils ne nous découvrent pas l'avenir, ils le conjurent.

»La vérité est que les hommes ne regardent pas si loin devant eux sans effroi. Beaucoup estiment qu'une telle investigation n'est pas seulement inutile, qu'elle est mauvaise; et ceux qui croient le plus facilement qu'on découvre les choses futures sont ceux qui craindraient le plus de les découvrir. Il y a sans doute à cette crainte des raisons profondes. Toutes les morales, toutes les religions apportent une révélation de la destinée humaine. Qu'ils se l'avouent ou se le cachent à eux-mêmes, les hommes, pour la plupart, craindraient de vérifier ces révélations augustes et de découvrir le néant de leurs espérances. Ils sont accoutumés à supporter l'idée des moeurs les plus différentes des leurs quand ces moeurs sont plongées dans le passé. Ils se félicitent alors des progrès de la morale. Mais, comme leur morale est réglée en somme sur leurs moeurs ou du moins sur ce qu'ils en laissent voir, ils n'osent s'avouer que la morale, qui jusqu'à eux a changé sans cesse avec les moeurs, changera encore après eux et que les hommes futurs pourront se faire une idée tout autre que la leur de ce qui est permis et de ce qui n'est pas permis. Il leur en coûterait de reconnaître qu'ils n'ont que des vertus transitoires et des dieux caducs. Et, bien que le passé leur montre des droits et des devoirs sans cesse changeants et mouvants, ils se croiraient dupes s'ils prévoyaient que l'humanité future se ferait d'autres droits, d'autres devoirs et d'autres dieux. Enfin, ils ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Ce sont là des empêchements à rechercher l'avenir. Voyez Gallion et ses amis; ils n'auraient pas osé prévoir l'égalité des classes dans le mariage, la suppression de l'esclavage, les défaites des légions, la chute de l'Empire, la fin de Rome, ni même la mort des dieux auxquels ils ne croyaient plus guère.

—C'est possible, dit Joséphin Leclerc, mais allons dîner.

Et, laissant le Forum que la lune baignait de sa clarté tranquille, ils gagnèrent, par les rues populeuses de la ville, un cabaret modique et renommé de la via Condotti.

IV

La salle était étroite, tendue d'un papier enfumé qui datait du pontificat de Pie IX. De vieilles lithographies pendaient aux murs, où l'on voyait M. de Cavour, avec ses lunettes d'écaillé et son collier de barbe, la face léonine de Garibaldi et les moustaches épouvantables de Victor-Emmanuel, réunion classique des symboles de la révolution et de l'autorité combinées, témoignage populaire du génie italien qui excelle dans les juxtapositions et chez qui, de nos jours, à Rome, avec un sens exquis de la politique et non sans un certain goût de fine comédie, le pape fulminant et le roi excommunié échangent chaque matin des assurances de bon voisinage. Des réchauds de plaqué et des coupes d'albâtre chargeaient le buffet d'acajou. La maison affectait ce mépris des nouveautés qui convient aux vieilles renommées.

Là, devant les fiasques de vin de Chianti, autour d'une table couronnée de roses, les cinq continuèrent d'échanger des propos philosophiques.

—Il est vrai, dit Nicole Langelier, qu'à beaucoup le coeur manque quand leur regard rencontre l'abîme des choses futures. Il est certain, d'ailleurs, que notre connaissance trop imparfaite des faits accomplis ne nous fournit pas les éléments nécessaires à la détermination exacte des faits qui doivent s'accomplir. Mais enfin, puisque le passé des sociétés humaines nous est connu quelques parties, l'avenir de ces sociétés, suite et conséquence de leur passé, ne nous est pas entièrement inconnaissable. Il ne nous est pas impossible d'observer certains phénomènes sociaux et de définir, d'après les conditions dans lesquelles ils se sont déjà produits, les conditions dans lesquelles ils se produiront encore. Il ne nous est pas interdit, en voyant commencer un ordre de faits, de le comparer à un ordre révolu de faits analogues et d'induire de l'achèvement du second un achèvement semblable du premier. Par exemple: en observant que les formes du travail sont changeantes, qu'à l'esclavage a succédé le servage, au servage le salariat, on doit prévoir une nouvelle forme de la production; en constatant que le capital industriel s'est substitué depuis un siècle seulement à la petite propriété artisane et paysanne, on est amené à rechercher la forme qui doit se substituer au capital; en étudiant la manière dont s'est opéré le rachat des charges et des servitudes féodales, on conçoit comment pourra s'opérer un jour le rachat des moyens de production constitués aujourd'hui en propriété privée. En étudiant les grands services d'État qui fonctionnent à présent, on se fait quelque idée de ce que pourront être plus tard les modes socialistes de production et, quand on aura interrogé de cette façon sur un assez grand nombre de points le présent et le passé de l'industrie humaine, on décidera sur des probabilités, à défaut de certitudes, si le collectivisme se réalisera un jour, non parce qu'il est juste, car il n'y a aucune raison de croire au triomphe de la justice, mais parce qu'il est la suite nécessaire de l'état présent et la conséquence fatale de l'évolution capitaliste.

»Prenons, si vous voulez, un autre exemple: nous avons quelque expérience de la vie et de la mort des religions. La fin du polythéisme romain, en particulier, nous est assez bien connue. D'après cette fin lamentable nous pouvons nous figurer celle du christianisme dont nous voyons le déclin.

»On peut rechercher de la même manière si l'humanité future sera belliqueuse ou pacifique.