—Je suis curieux de savoir comment il faut s'y prendre, dit Joséphin
Leclerc.

M. Goubin secoua la tête:

—Cette recherche est inutile. Nous en savons d'avance le résultat. La guerre durera autant que le monde.

—Rien ne le prouve, répliqua Langelier, et la considération du passé donne à croire, au contraire, que la guerre n'est pas une des conditions essentielles de la vie sociale.

Et Langelier, en attendant la minestra qui tardait à venir, développa cette idée, sans toutefois se départir de la sobriété habituelle à son esprit.

—Bien que les premières époques de la race humaine, dit-il, se perdent pour nous dans une obscurité impénétrable, il est certain que les hommes ne furent pas toujours belliqueux. Ils ne l'étaient pas durant ces longs âges de la vie pastorale dont le souvenir subsiste seulement dans un petit nombre de mots communs à toutes les langues indo-européennes, et qui révèlent des moeurs innocentes. Et nous avons des raisons de croire que ces siècles tranquilles de pâtres ont été d'une bien plus longue durée que les époques agricoles, industrielles et commerciales qui, venues ensuite par un progrès nécessaire, déterminèrent entre les tribus et les peuples un état de guerre à peu près constant.

»C'est par les armes qu'on chercha le plus souvent à acquérir des biens, terres, femmes, esclaves, bestiaux. Les guerres se firent d'abord de village à village. Puis, les vaincus, s'unissant aux vainqueurs, formèrent une nation, et les guerres se firent de peuple à peuple. Chacun de ces peuples, pour conserver les richesses acquises ou s'en procurer de nouvelles, disputait aux peuples voisins les lieux forts du haut desquels on pouvait commander les routes, les défilés des montagnes, le cours des fleuves, le rivage des mers. Enfin, les peuples formèrent des confédérations et contractèrent des alliances. Ainsi des groupes d'hommes, de plus en plus vastes, au lieu de se disputer les biens de la terre, en firent l'échange régulier. La communauté des sentiments et des intérêts s'élargit. Rome, un jour, crut l'avoir étendue sur le monde entier. Auguste pensa ouvrir l'ère de la paix universelle.

»On sait comme cette illusion fut lentement et cruellement dissipée et quels flots de barbares inondèrent la paix romaine. Ces barbares, établis dans l'Empire, s'entr'égorgèrent quatorze siècles sur ses ruines et fondèrent par le carnage de sanglantes patries. Telle fut la vie des peuples au moyen âge et la constitution des grandes monarchies européennes. »Alors l'état de guerre était le seul état possible, le seul concevable. Toutes les forces des sociétés n'étaient organisées que pour le soutenir.

»Si le réveil de la pensée, lors de la Renaissance, permit à quelques rares esprits d'imaginer des relations mieux réglées entre les peuples, en même temps, l'ardeur d'inventer et la soif de connaître fournirent à l'instinct guerrier des aliments nouveaux. La découverte des Indes Occidentales, les explorations de l'Afrique, la navigation de l'Océan Pacifique ouvrirent à l'avidité des Européens d'immenses territoires. Les royaumes blancs se disputèrent l'extermination des races rouges, jaunes et noires, et s'acharnèrent durant quatre siècles au pillage de trois grandes parties du monde. C'est ce qu'on appelle la civilisation moderne.

»Durant cette succession ininterrompue de rapines et de violence, les Européens apprirent à connaître l'étendue et la configuration de la terre. A mesure qu'ils avançaient dans cette connaissance ils étendaient leurs destructions. Aujourd'hui encore les blancs ne communiquent avec les noirs ou les jaunes que pour les asservir ou les massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes.