»Pourtant ces navigations, ces explorations tentées dans un esprit de cupidité féroce, ces voies de terre et de mer ouvertes aux conquérants, aux aventuriers, aux chasseurs d'hommes et aux marchands d'hommes, ces colonisations exterminatrices, ce mouvement brutal qui porta et qui porte encore une moitié de l'humanité à détruire l'autre moitié, ce sont les conditions fatales d'un nouveau progrès de la civilisation et les moyens terribles qui auront préparé, pour un avenir encore indéterminé, la paix du monde.

»Cette fois, c'est la terre entière qui se trouve amenée vers un état comparable, malgré d'énormes dissemblances, à l'état de l'Empire romain sous Auguste. La paix romaine fut l'oeuvre de la conquête. Assurément la paix universelle ne se réalisera pas par les mêmes moyens. Nul empire aujourd'hui ne peut prétendre à l'hégémonie des terres et des océans qui couvrent le globe, enfin connu et mesuré. Mais, pour être moins apparents que ceux de la domination politique et militaire, les liens qui commencent à unir l'humanité tout entière, et non plus une partie de l'humanité, ne sont pas moins réels; et ils sont à la fois plus souples et plus solides; ils sont plus intimes et infiniment variés, puisqu'ils s'attachent, à travers les fictions de la vie publique, aux réalités de la vie sociale.

»La multiplicité croissante des communications et des échanges, la solidarité forcée des marchés financiers de toutes les capitales, des marchés commerciaux qui s'efforcent en vain de garantir leur indépendance par des expédients malheureux, la rapide croissance du socialisme international, semblent devoir assurer, tôt ou tard, l'union des peuples de tous les continents. Si, à cette heure, l'esprit impérialiste des grands États et les ambitions superbes des nations armées paraissent démentir ces prévisions et condamner ces espérances, on s'aperçoit qu'en réalité, le nationalisme moderne n'est qu'une aspiration confuse vers une union de plus en plus vaste des intelligences et des volontés, et que le rêve d'une plus grande Angleterre, d'une plus grande Allemagne, d'une plus grande Amérique, conduit, quoi qu'on veuille et quoi qu'on fasse, au rêve d'une plus grande humanité et à l'association des peuples et des races pour l'exploitation en commun des richesses de la terre…

Interrompant ce discours, l'hôtelier apporta lui-même la soupière fumante et le fromage râpé.

Et Nicole Langelier, dans la vapeur chaude et parfumée du potage, conclut en ces termes:

—Il y aura sans doute encore des guerres. Les instincts féroces, unis aux convoitises naturelles, l'orgueil et la faim, qui ont troublé le monde durant tant de siècles, le troubleront encore. Les immenses masses humaines, qui tendent à se former, n'ont pas encore trouvé leur assiette et leur équilibre. La pénétration des peuples n'est pas encore assez méthodique pour assurer le bien-être commun par la liberté et la facilité des échanges, l'homme n'est pas encore devenu partout respectable à l'homme; toutes les parties de l'humanité ne sont pas près encore de s'associer harmonieusement pour former les cellules et les organes d'un même corps. Il ne sera pas donné, même aux plus jeunes d'entre nous, de voir se clore l'ère des armes. Mais ces temps meilleurs que nous ne connaîtrons pas, nous les pressentons. A prolonger dans l'avenir la courbe commencée, nous pouvons apercevoir l'établissement de communications plus fréquentes et plus parfaites entre toutes les races et tous les peuples, un sentiment plus général et plus fort de la solidarité humaine, l'organisation méthodique du travail et rétablissement des États-Unis du monde.

»La paix universelle se réalisera un jour, non parce que les hommes de viendront meilleurs (il n'est pas permis de l'espérer), mais parce qu'un nouvel ordre de choses, une science nouvelle, de nouvelles nécessités économiques leur imposeront l'état pacifique, comme autrefois les conditions mêmes de leur existence les plaçaient et les maintenaient dans l'état de guerre.

—Nicole Langelier, une rose s'est effeuillée dans votre verre, dit
Giacomo Boni. Cela ne s'est pas fait sans la permission des dieux.
Buvons à la paix future du monde.

Joséphin Leclerc leva son verre:

—Ce via de Chianti est d'une saveur piquante et moussé légèrement. Buvons à la paix, tandis que les Russes et les Japonais combattent âprement en Mandchourie et dans le golfe de Corée.