—Cette guerre, reprit Langelier, marque une des grandes heures de l'histoire du monde. Et pour en comprendre le sens il faut remonter deux mille ans en arrière.
»Certes les Romains ne soupçonnaient pas la grandeur du monde barbare et n'avaient aucune idée de ces immenses réservoirs d'hommes qui devaient un jour crever sur eux et les submerger. Ils ne se doutaient pas qu'il y eût dans l'univers une autre paix que la paix romaine. Et pourtant il en existait une et plus antique et plus vaste, la paix chinoise.
»Ce n'est pas que leurs marchands ne fussent en relations avec les marchands de la Sérique. Ceux-ci apportaient la soie écrue en un lieu situé au nord du plateau de Pamir et qu'on nommait la Tour de Pierre. Les négociants de l'Empire s'y rendaient. Des trafiquants latins plus hardis pénétrèrent dans le golfe du Tonkin et sur les côtes chinoises jusqu'à Hang-Tchan-Fou ou Hanoï. Cependant les Romains ne s'imaginaient pas que la Sérique formât un empire plus peuplé que le leur, plus riche, plus avancé dans l'agriculture et dans l'économie politique. Les Chinois, de leur côté, connaissaient les hommes blancs. Leurs annales mentionnent que l'empereur An-Thoun, en qui nous reconnaissons Marcus Aurelius Antoninus, leur envoya une ambassade, qui n'était, peut-être, qu'une expédition de navigateurs et de négociants. Mais ils ne savaient pas qu'une civilisation plus agitée et plus violente que la leur, et plus féconde aussi et infiniment plus expansive, s'étendait sur une des faces de ce globe dont ils couvraient une autre face: agriculteurs et jardiniers pleins d'expérience, marchands habiles et probes, ils vivaient heureux, grâce à leurs méthodes d'échange et à leurs vastes associations de crédit. Satisfaits de leur science subtile, de leur politesse exquise, de leur piété tout humaine et de leur immuable sagesse, ils n'étaient pas curieux, sans doute, de connaître la manière de vivre et de penser de ces hommes blancs, venus du pays de César. Et peut-être que les ambassadeurs d'An-Thoun leur parurent un peu grossiers et barbares.
»Les deux grandes civilisations, la jaune et la blanche, continuèrent à s'ignorer jusqu'au jour où les Portugais, ayant doublé le cap de Bonne Espérance, allèrent commercer à Macao. Les marchands et les missionnaires chrétiens s'établirent en Chine et s'y livrèrent à toutes sortes de violences et de rapines. Les Chinois les enduraient en hommes habitués aux ouvrages de patience et merveilleusement capables de supporter les mauvais traitements; et néanmoins les tuaient, à l'occasion, avec toutes les délicatesses d'une fine cruauté. Les Jésuites soulevèrent, dans l'Empire du Milieu, pendant près de trois siècles, d'incessants désordres. De nos jours les nations chrétiennes prirent l'habitude d'envoyer ensemble ou séparément dans ce grand empire, quand l'ordre y était troublé, des soldats qui le rétablissaient par le vol, le viol, le pillage, le meurtre et l'incendie, et de procéder à courts intervalles, au moyen de fusils et de canons, à la pénétration pacifique du pays. Les Chinois inarmés ne se défendent pas ou se défendent mal; on les massacre avec une agréable facilité. Ils sont polis et cérémonieux; mais on leur reproche de nourrir peu de sympathie pour les Européens. Nous avons contre eux des griefs qui ressemblent beaucoup à ceux que monsieur Du Chaillu avait contre son gorille. Monsieur Du Chaillu tua, dans une forêt, à coups de carabine, la mère d'un gorille. Morte, elle serrait encore son petit dans ses bras. Il l'en arracha et le traîna après lui, dans une cage, à travers l'Afrique, pour le vendre en Europe. Mais ce jeune animal lui donna de justes sujets de plaintes. Il était insociable; il se laissa mourir de faim. «Je fus impuissant, dit M. Du Chaillu, à corriger son mauvais naturel.» Nous nous plaignons des Chinois avec autant de raison que monsieur Du Chaillu de son gorille.
»En 1901, l'ordre ayant été troublé à Pékin, les armées des cinq grandes puissances, sous le commandement d'un feld-maréchal allemand, l'y rétablirent par les moyens accoutumés. Après s'être ainsi couvertes de gloire militaire, les cinq puissances signèrent un des innombrables traités par lesquels elles garantissent l'intégrité de cette Chine dont elles se partagent les provinces.
»Russie, pour sa part, occupa la Mandchourie et ferma la Corée au commerce du Japon. Le Japon qui, en 1894, avait battu les Chinois sur terre et sur mer, et participé, en 1901, à l'action pacifique des puissances, vit avec une rage froide s'avancer l'ourse vorace et lente. Et tandis que la bête énorme allongeait indolemment le museau sur la ruche nippone, les abeilles jaunes, armant toutes à la fois leurs ailes et leurs aiguillons, la criblèrent de piqûres enflammées.
«C'est une guerre coloniale», disait expressément un grand fonctionnaire russe à mon ami Georges Bourdon. Or, le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l'Européen soit supérieur aux peuples qu'il combat; sans quoi la guerre n'est plus coloniale, cela saute aux yeux. Il convient, dans ces sortes de guerres, que l'Européen attaque avec de l'artillerie et que l'Asiatique ou l'Africain se défende avec des flèches, des massues, des sagayes et des tomahawks. On admet qu'il se soit procuré quelques vieux fusils à pierre et des gibernes; cela rend la colonisation plus glorieuse. Mais en aucun cas il ne doit être armé ni instruit à l'européenne. Sa flotte se composera de jonques, de pirogues et de canots creusés dans un tronc d'arbre. S'il a acheté des navires à des armateurs européens, ces navires seront hors d'usage. Les Chinois qui garnissent leurs arsenaux d'obus en porcelaine restent dans les règles de la guerre coloniale.
»Les Japonais s'en sont écartés. Ils font la guerre d'après les principes enseignés en France par le général Bonnal. Ils l'emportent de beaucoup sur leurs adversaires par le savoir et l'intelligence. En se battant mieux que des Européens, ils n'ont point égard aux usages consacrés, et ils agissent d'une façon contraire, en quelque sorte, au droit des gens.
»En vain des personnes graves, comme monsieur Edmond Théry, leur démontrèrent qu'ils devaient être vaincus dans l'intérêt supérieur du marché européen, conformément aux lois économiques les mieux établies. En vain le proconsul de l'Indo-Chine, monsieur Doumer lui-même, les somma d'essuyer, à bref délai, des défaites décisives sur terre et sur mer. «Quelle tristesse financière assombrirait nos coeurs, s'écriait ce grand homme, si Besobrazof et Alexéief ne tiraient plus aucun million des forêts coréennes! Ils sont rois. Je fus roi comme eux: nos causes sont communes. 0 Nippons! imitez en douceur les peuples cuivrés sur lesquels j'ai régné glorieusement sous Méline.» En vain le docteur Charles Richet leur représenta, un squelette à la main, qu'étant prognathes et n'ayant pas les muscles du mollet suffisamment développés, ils se trouvaient dans l'obligation de fuir dans les arbres devant les Russes qui sont brachycéphales et comme tels éminemment civilisateurs, ainsi qu'il a paru quand ils ont noyé cinq mille Chinois dans l'Amour, «Prenez garde que vous êtes des intermédiaires entre le singe et l'homme», leur disait obligeamment monsieur le professeur Richet, «d'où. il résulte que si vous battiez les Russes ou finno-letto-ougro-slaves, ce serait exactement comme si les singes vous battaient. Concevez-vous?» Ils ne voulurent rien entendre.
»Ce que les Russes payent en ce moment dans les mers du Japon et dans les gorges de la Mandchourie, ce n'est pas seulement leur politique avide et brutale en Orient, c'est la politique coloniale de l'Europe tout entière. Ce qu'ils expient, ce ne sont pas seulement leurs crimes, ce sont les crimes de toute la chrétienté militaire et commerciale. Je n'entends pas dire par là qu'il y ait une justice au monde. Mais on voit d'étranges retours des choses; et la force, seul juge encore des actions humaines, fait parfois des bonds inattendus. Ses brusques écarts rompent un équilibre qu'on croyait stable. Et ses jeux, qui ne sont jamais sans quelque règle cachée, amènent des coups intéressants. Les Japonais passent le Yalu et battent avec précision les Russes en Mandchourie. Leurs marins détruisent élégamment une flotte européenne. Aussitôt nous discernons un danger qui nous menace. S'il existe, qui l'a créé? Ce ne sont pas les Japonais qui sont venus chercher les Russes. Ce ne sont pas les jaunes qui sont venus chercher les blancs. Nous découvrons, à cette heure, le péril jaune. Il y a bien des années que les Asiatiques connaissent le péril blanc. Le sac du Palais d'Été, les massacres de Pékin, les noyades de Blagovetchensk, le démembrement de la Chine, n'était-ce point là des sujets d'inquiétude pour les Chinois? Et les Japonais se sentaient-ils en sûreté sous les canons de Port-Arthur? Nous avons créé le péril blanc. Le péril blanc a créé le péril jaune. Ce sont de ces enchaînements qui donnent à la vieille Nécessité qui mène le monde une apparence de Justice divine et l'on admire la surprenante conduite de cette reine aveugle des hommes et des dieux, quand on voit le Japon, si cruel naguère aux Chinois et aux Coréens, le Japon, complice impayé des crimes des Européens en Chine, devenir le vengeur de la China et l'espoir de la race jaune.