»Il ne paraît pas toutefois, à première vue, que le péril jaune, dont les économistes européens s'épouvantent, soit comparable au péril blanc suspendu sur l'Asie. Les Chinois n'envoient pas à Paris, à Berlin, à Saint-Pétersbourg, des missionnaires pour enseigner aux chrétiens le foung-choui et jeter le désordre dans les affaires européennes. Un corps expéditionnaire chinois n'est pas descendu dans la baie de Quiberon pour exiger du gouvernement de la République l'extra-territorialité, c'est-à-dire le droit de juger par un tribunal de mandarins les causes pendantes entre Chinois et Européens. L'amiral Togo n'est pas venu avec douze cuirassés bombarder la rade de Brest, en vue de favoriser le commerce japonais en France. La fleur du nationalisme français, l'élite de nos Trublions, n'a pas assiégé dans leurs hôtels des avenues Hoche et Marceau, les légations de la Chine et du Japon, et le maréchal Oyama n'a pas amené en conséquence les armées combinées de l'Extrême-Orient sur le boulevard de la Madeleine, pour exiger le châtiment des Trublions xénophobes. Il n'a pas incendié Versailles au nom d'une civilisation supérieure. Les armées des grandes puissances asiatiques n'ont pas emporté à Tokio et à Pékin les tableaux du Louvre et la vaisselle de l'Elysée.

»Non! Monsieur Edmond Théry lui-même convient que les jaunes ne sont pas assez civilisés pour imiter les blancs avec cette fidélité. Et il ne prévoit pas qu'ils s'élèvent jamais à une si haute culture morale. Comment auraient-ils nos vertus? Ils ne sont pas chrétiens. Mais les hommes compétents estiment que le péril jaune, pour être économique, n'en est pas moins effroyable. Le Japon et la Chine organisée par le Japon menacent de nous faire sur tous les marchés du monde une concurrence affreuse, monstrueuse, énorme et difforme, dont la seule pensée fait dresser sur leur tête les cheveux des économistes. C'est pourquoi les Japonais et les Chinois doivent être exterminés. Il n'y a pas de doute. Mais il faut aussi déclarer la guerre aux États-Unis pour empêcher leurs métallurgistes de vendre le fer et l'acier à plus bas prix que nos fabricants moins bien outillés.

»Disons donc une fois la vérité. Cessons un moment de nous flatter. La vieille Europe et la nouvelle Europe (c'est le vrai nom de l'Amérique) ont institué la guerre économique. Chaque nation est en lutte industrielle avec les autres nations. Partout la production s'arme furieusement contre la production. Nous avons mauvaise grâce à nous plaindre de voir sur le marché désordonné du monde tomber de nouveaux produits concurrents et perturbateurs. Que sert de gémir? Nous ne connaissons que la raison du plus fort. Si Tokio est le plus faible, il aura tort et nous le lui ferons sentir; s'il est le plus fort il aura raison, et nous n'aurons point de reproche à lui faire. Est-il au monde un peuple qui ait le droit de parler au nom de la justice?

»Nous avons enseigné aux Japonais le régime capitaliste et la guerre. Ils nous effraient parce qu'ils deviennent semblables à nous. Et vraiment c'est assez horrible. Ils se défendent contre les Européens avec des armes européennes. Leurs généraux, leurs officiers de marine, qui ont étudié en Angleterre, en Allemagne, en France, font honneur à leurs maîtres. Plusieurs ont suivi les cours de nos Écoles spéciales. Les grands-ducs, qui craignaient qu'il ne sortit rien de bon de nos institutions militaires, trop démocratiques à leur gré, doivent être rassurés.

»Je ne sais quelle sera l'issue de la guerre. L'Empire russe oppose à l'énergie méthodique des Japonais ses forces indéterminées, que comprime l'imbécillité farouche de son gouvernement, que détourne l'improbité d'une administration dévastatrice, que perd l'ineptie du commandement militaire. Il a montré l'énormité de son impuissance et la profondeur de sa désorganisation. Toutefois ses réservoirs d'argent, qu'alimentent ses riches créanciers, sont presque inépuisables. Son ennemi, au contraire, n'a de ressources que dans des emprunts difficiles, onéreux, dont ses victoires mêmes le priveront peut-être. Car les Anglais et les Américains entendent l'aider à affaiblir la Russie et non pas à devenir puissant et redoutable. On ne peut guère prévoir la victoire définitive d'un combattant sur l'autre. Mais si le Japon rend les jaunes respectables aux blancs, il aura grandement servi la cause de l'humanité et préparé à son insu, et sans doute contre son désir, l'organisation pacifique du monde.

—Que voulez-vous dire? demanda M. Goubin en levant le nez de dessus son assiette pleine d'un fritto délicieux.

—On craint, poursuivit Nicole Langelier, que le Japon grandi n'élève la Chine; qu'il ne lui apprenne à se défendre et à exploiter ses richesses. On craint qu'il ne fasse une Chine forte. Il faudrait non le craindre, mais le souhaiter dans l'intérêt universel. Les peuples forts concourent à l'harmonie et à la richesse du monde. Les peuples faibles, comme la Chine et la Turquie, sont une cause perpétuelle de troubles et de dangers. Mais nous nous pressons trop de craindre ou d'espérer. Si le Japon victorieux entreprend d'organiser le vieil empire jaune, il n'y réussira pas de si tôt. Il faudra du temps pour apprendre à la Chine qu'il y a une Chine. Car elle ne le sait pas, et tant qu'elle ne le saura pas, il n'y aura pas de Chine. Un peuple n'existe que par le sentiment qu'il a de son existence. Il y a trois cent cinquante millions de Chinois; mais ils ne le savent pas. Tant qu'ils ne se seront pas comptés ils ne compteront pas. Ils n'existeront pas, même par le nombre. «Numérotez-vous!» C'est le premier ordre que donne le sergent instructeur à ses hommes. Et il leur enseigne en même temps le principe des sociétés. Mais il faut beaucoup de temps à trois cent cinquante millions d'hommes pour se numéroter. Toutefois Ular, qui est un Européen extraordinaire, puisqu'il croit qu'il faut être humain et juste à l'égard des Chinois, nous annonce qu'un grand mouvement national s'accomplit dans toutes les provinces de l'immense empire.

—Alors même, dit Joséphin Leclerc, alors même que le Japon victorieux donnerait aux Mongols, aux Chinois, aux Thibétains conscience d'eux-mêmes et les rendrait respectables aux blancs, en quoi la paix du monde en serait-elle mieux assurée, et la folie conquérante des nations plus contenue? Ne leur resterait-il pas à exterminer l'humanité nègre? Quel peuple noir rendra les noirs respectables aux blancs et aux jaunes?

Mais Nicole Langelier:

—Qui peut marquer les limites où s'arrêtera une des grandes races humaines? Les noirs ne s'éteignent pas comme les rouges au contact des Européens. Quel prophète peut annoncer aux deux cents millions de noirs africains que leur postérité ne régnera jamais dans la richesse et la paix sur les lacs et les grands fleuves? Les hommes blancs ont traversé les âges des cavernes et des cités lacustres. Ils étaient alors sauvages et nus. Ils faisaient sécher au soleil des poteries grossières. Leurs chefs formaient des choeurs de danses barbares. Ils n'avaient de sciences que celle de leurs sorciers. Depuis lors, ils ont bâti le Parthénon, conçu la géométrie, soumis aux lois de l'harmonie l'expression de leur pensée et les mouvements de leurs corps.