»Pouvez-vous dire aux nègres de l'Afrique: toujours vous vous massacrerez de tribu à tribu et vous vous infligerez les uns aux autres des supplices atroces et saugrenus; toujours le roi Gléglé, dans une pensée religieuse, fera jeter du haut de sa case des prisonniers ficelés dans un panier; toujours vous dévorerez avec délices les chairs arrachées aux cadavres décomposés de vos vieux parents; toujours les explorateurs vous tireront des coups de fusil et vous enfumeront dans vos huttes; toujours le fier soldat chrétien amusera son courage à couper vos femmes par morceaux; toujours le marin jovial venu des mers brumeuses crèvera d'un coup de pied le ventre à vos petits enfants pour se dégourdir les jambes. Pouvez-vous annoncer sûrement au tiers de l'humanité une constante ignominie?
»Je ne sais pas si, un jour, comme le prévoyait en 1840 Mrs. Beecher Stowe, la vie s'éveillera en Afrique avec une splendeur et une magnificence inconnues aux froides races de l'Occident et si l'art s'y épanouira en des formes éclatantes et nouvelles. Les noirs ont un vif sentiment de la musique. Il se peut qu'il naisse un délicieux art nègre de la danse et du chant. En attendant, les noirs de l'Amérique du Sud font dans la civilisation capitaliste des progrès rapides. Monsieur Jean Finot nous a instruits l'autre jour à leur sujet.
»II y a cinquante ans, ils ne possédaient pas, à eux tous, cent hectares de terres. Aujourd'hui leurs biens s'élèvent à plus de quatre milliards de francs. Ils étaient illettrés. Aujourd'hui cinquante sur cent savent lire et écrire. Il y a des romanciers noirs, des poètes noirs, des économistes noirs, des philanthropes noirs.
»Les métis, issus du maître et de l'esclave, sont particulièrement intelligents et vigoureux. Les hommes de couleur, à la fois rusés et féroces, instinctifs et calculateurs, prendront peu à peu (m'a dit un des leurs) l'avantage du nombre et domineront un jour la race amollie des créoles qui exerce si légèrement sur les noirs sa cruauté fiévreuse. Il est peut-être déjà né, le mulâtre de génie qui fera payer cher aux enfants des blancs le sang des nègres lynchés par leurs pères!
Cependant M. Goubin arma ses yeux de son lorgnon puissant.
—Si les Japonais étaient vainqueurs, dit-il, ils nous prendraient l'Indo-Chine.
—C'est un grand service qu'ils nous rendraient, répliqua Langelier.
Les colonies sont le fléau des peuples.
M. Goubin ne répondit que par un silence indigné.
—Je ne puis vous entendre parler ainsi, s'écria Joséphin Leclerc. Il faut des débouchés pour nos produits, des territoires pour notre expansion industrielle et commerciale. A quoi pensez-vous, Langelier? Il n'y a plus qu'une politique en Europe, en Amérique, dans le monde: la politique coloniale.
Nicole Langelier reprit avec tranquillité: