—La politique coloniale est la forme la plus récente de la barbarie ou, si vous aimez mieux, le terme de la civilisation. Je ne fais pas de différence entre ces deux expressions: elles sont identiques. Ce que les hommes appellent civilisation, c'est l'état actuel des moeurs et ce qu'ils appellent barbarie, ce sont les états antérieurs. Les moeurs présentes, on les appellera barbares quand elles seront des moeurs passées. Je reconnais sans difficulté qu'il est dans nos moeurs et dans notre morale que les peuples forts détruisent les peuples faibles. C'est le principe du droit des gens et le fondement de l'action coloniale.
»Mais il reste à savoir si les conquêtes lointaines sont toujours pour les nations une bonne affaire. Il n'y parait pas. Qu'ont fait le Mexique et le Pérou pour l'Espagne? le Brésil pour le Portugal? Batavia pour la Hollande? Il y a diverses sortes de colonies. Il y a des colonies qui reçoivent de malheureux Européens sur une terre inculte et déserte. Celles-là, fidèles tant qu'elles sont pauvres, se séparent de la métropole dès qu'elles sont prospères. Il y en a d'inhabitables, mais d'où l'on tire des matières premières et où l'on porte des marchandises. Et il est évident que celles-là enrichissent non qui les gouverne, mais quiconque y trafique. Le plus souvent elles ne valent pas ce qu'elles coûtent. Et de plus elles exposent à chaque instant la métropole à des désastres militaires.
M. Goubin fit cette interruption:
—Et l'Angleterre?
—L'Angleterre est moins un peuple qu'une race. Les Anglo-Saxons n'ont de patrie que la mer. Et cette Angleterre, qu'on croit riche de ses vastes domaines, doit sa fortune et sa puissance à son commerce. Ce ne sont pas ses colonies qu'il faut lui envier; ce sont ses marchands, auteurs de ses biens. Et croyez-vous que le Transvaal, par exemple, soit pour elle une si bonne affaire? Cependant on conçoit que, dans l'état actuel du monde, des peuples qui font beaucoup d'enfants et fabriquent beaucoup de produits, cherchent au loin des territoires ou des marchés et s'en assurent la possession par ruse et violence. Mais nous! mais notre peuple économe, attentif à n'avoir d'enfants que ce que la terre natale en peut facilement porter, qui produit modérément, et ne court pas volontiers les aventures lointaines; mais la France qui ne sort guère de son jardin, qu'a-t-elle besoin de colonies, juste Ciel! qu'en fait-elle? que lui rapportent-elles? Elle a dépensé à profusion des hommes et de l'argent pour que le Congo, la Cochin-chine, l'Annam, le Tonkin, la Guyane et Madagascar achètent des cotonnades à Manchester, des armes à Birmingham et à Liège, des eaux-de-vie à Dantzig et des caisses de vin de Bordeaux à Hambourg. Elle a, pendant soixante-dix ans, dépouillé, chassé, traqué les Arabes pour peupler l'Algérie d'Italiens et d'Espagnols!
»L'ironie de ces résultats est assez cruelle, et l'on ne conçoit pas comment put se former, à notre dommage, cet empire dix et onze fois plus étendu que la France elle-même. Mais il faut considérer que, si le peuple français n'a nul avantage à posséder des terres en Afrique et en Asie, les chefs de son gouvernement trouvent, au contraire, des avantages nombreux à lui en acquérir. Ils se concilient par ce moyen la marine et l'armée qui, dans les expéditions coloniales, recueillent des grades, des pensions et des croix, en outre de la gloire qu'on remporte à vaincre l'ennemi. Ils se concilient le clergé en ouvrant des voies nouvelles à la Propagande et en attribuant des territoires aux missions catholiques. Ils réjouissent les armateurs, constructeurs, fournisseurs militaires qu'ils comblent de commandes. Ils se font dans le pays une vaste clientèle en concédant des forêts immenses et des plantations innombrables. Et ce qui leur est plus précieux encore, ils fixent à leur majorité tous les brasseurs d'affaires et tous les courtiers marrons du parlement. Enfin ils flattent la foule, orgueilleuse de posséder un empire jaune et noir qui fait pâlir d'envie l'Allemagne et l'Angleterre. Ils passent pour de bons citoyens, pour des patriotes et pour de grands hommes d'État. Et, s'ils risquent de tomber, comme Ferry, sous le coup de quelque désastre militaire, ils en courent volontiers la chance, persuadés que la plus nuisible des expéditions lointaines leur coûtera moins de peines et leur attirera moins de dangers que la plus utile des réformes sociales.
»Vous concevez maintenant que nous ayons eu parfois des ministres impérialistes, jaloux d'agrandir notre domaine colonial. Et il faut encore nous féliciter et louer la modération de nos gouvernants qui pouvaient nous charger de plus de colonies.
»Mais tout péril n'est pas écarté et nous sommes menacés de quatre-vingts ans de guerres au Maroc. Est-ce que la folie coloniale ne finira jamais?
»Je sais bien que les peuples ne sont pas raisonnables. On ne comprendrait pas qu'ils le fussent, à voir de quoi ils sont faits. Mais un instinct souvent les avertit de ce qui leur est nuisible. Ils sont capables, quelquefois, d'observation. Ils font à la longue l'expérience douloureuse de leurs erreurs et de leurs fautes. Ils s'apercevront un jour que les colonies sont pour eux une source de périls et une cause de ruines. A la barbarie commerciale succédera la civilisation commerciale; à la pénétration violente, la pénétration pacifique. Ces idées entrent aujourd'hui jusque dans les parlements. Elles prévaudront non parce que les hommes seront plus désintéressés, mais parce qu'ils connaîtront mieux leurs intérêts.
»La grande valeur humaine c'est l'homme lui-même. Pour mettre en valeur le globe terrestre, il faut d'abord mettre l'homme en valeur. Pour exploiter le sol, les mines, les eaux, toutes les substances et toutes les forces de la planète, il faut l'homme, tout l'homme, l'humanité, toute l'humanité. L'exploitation complète du globe terrestre exige le travail combiné des hommes blancs, jaunes, noirs. En réduisant, en diminuant, en affaiblissant, pour tout dire d'un mot, en colonisant une partie de l'humanité, nous agissons contre nous-mêmes. Notre avantage est que les jaunes et les noirs soient puissants, libres et riches. Notre prospérité, notre richesse dépendent de leur richesse et de leur prospérité. Plus ils produiront, plus ils consommeront. Plus ils profiteront de nous, plus nous profiterons d'eux. Qu'ils jouissent abondamment de notre travail et nous jouirons du leur abondamment.