»En observant les mouvements qui emportent les sociétés, peut-être découvrira-t-on les signes que la période de violences s'achève. La guerre, qui était autrefois à l'état permanent parmi les peuples, est maintenant intermittente et les temps de paix sont devenus beaucoup plus longs que les temps de guerre. Notre pays donne lieu à une observation intéressante. Les Français présentent dans l'histoire militaire des peuples un caractère original. Tandis que les autres nations ne faisaient jamais la guerre que par intérêt ou par nécessité, les Français seuls se battaient pour le plaisir. Or il est remarquable que nos compatriotes ont changé de goût. Renan écrivait il y a trente ans: «Quiconque connaît la France dans son ensemble et dans ses variétés provinciales n'hésitera pas à reconnaître que le mouvement qui emporte ce pays depuis un demi-siècle est essentiellement pacifique.» C'est un fait attesté par un grand nombre d'observateurs que la France en 1870 n'avait pas envie de prendre les armes et que l'annonce de la guerre fut accueillie avec consternation. Il est certain qu'aujourd'hui peu de Français songent à se mettre en campagne, et que tout le monde accepte volontiers cette idée qu'on a une armée pour éviter la guerre. Je citerai un exemple entre mille de cet état d'esprit. Monsieur Ribot, député, ancien ministre, invité à quelque fête patriotique, s'excusa par une lettre éloquente. Monsieur Ribot, au seul mot de désarmement, plisse son front sourcilleux. Il a pour les drapeaux et les canons l'inclination qui convient à un ancien ministre des Affaires étrangères. Dans sa lettre, il dénonce comme un danger national les idées pacifiques répandues par les socialistes. Il y découvre des renoncements qu'il ne peut souffrir. Ce n'est point qu'il soit belliqueux. C'est aussi la paix qu'il veut, mais une paix pompeuse, magnifique, étincelante et fière comme la guerre. Entre monsieur Ribot et Jaurès, il n'est plus question que de la manière. Ils sont tous deux pacifiques. Jaurès l'est simplement, monsieur Ribot l'est superbement. Voilà tout. Mieux encore et plus sûrement que la démocratie socialiste qui se contente de la paix en blouse ou en paletot, le sentiment des bourgeois qui réclament une paix ornée d'insignes militaires et toute chargée des simulacres de la gloire, atteste l'irrémédiable déclin des idées de revanche et de conquêtes, puisqu'on y saisit l'instinct militaire au moment où il se dénature et devient pacifique.
»La France acquiert peu à peu le sentiment de sa vraie force qui est la force intellectuelle; elle prend conscience de sa mission qui est de semer les idées et d'exercer l'empire de la pensée. Elle s'apercevra bientôt que sa seule puissance solide et durable fut dans ses orateurs, ses philosophes, ses écrivains et ses savants. Aussi bien, faudra-t-il qu'elle reconnaisse un jour que la force du nombre, après l'avoir tant de fois trahie, lui échappe définitivement et qu'il est temps pour elle de se résigner à la gloire que lui assurent l'exercice de l'esprit et l'usage de la raison.
Jean Boilly secoua la tête:
—Vous voulez, dit-il, que la France enseigne aux nations la concorde et la paix. Êtes-vous sûr qu'elle sera écoutée et suivie? Sa tranquillité même lui est-elle assurée? N'a-t-elle pas à craindre les menaces du dehors, à prévoir les dangers, à veiller à sa sûreté, à pourvoir à sa défense? Une hirondelle ne fait pas le printemps; une nation ne fait pas la paix du monde. Est-il certain que l'Allemagne n'entretient des armées que pour ne pas faire la guerre? Ses démocrates socialistes veulent la paix. Mais ils ne sont pas les maîtres et leurs députés n'ont point au Parlement l'autorité que devrait leur assurer le nombre de leurs électeurs. Et la Russie, qui est à peine entrée dans la période industrielle, croyez-vous qu'elle entrera bientôt dans la période pacifique? Croyez-vous qu'après avoir troublé l'Asie, elle ne troublera pas l'Europe?
»Mais à supposer que l'Europe devienne pacifique, ne voyez-vous pas que l'Amérique devient guerrière? Après Cuba, réduite en république vassale, Hawaï, Porto-Rico, les Philippines annexées, on ne peut nier que l'Union américaine ne soit une nation conquérante. Un publiciste yankee, Stead, a dit, aux applaudissements des États-Unis tout entiers: «L'américanisation du monde est en marche.» Et monsieur Roosevelt rêve de planter le pavillon étoile sur l'Afrique du Sud, l'Australie et les Indes occidentales. Monsieur Roosevelt est impérialiste et veut une Amérique maîtresse du monde. Entre nous, il médite l'empire d'Auguste. Il a eu le malheur de lire Tite-Live. Les conquêtes des Romains l'empêchent de dormir. Avez-vous lu ses discours? Ils sont belliqueux. «Mes amis, battez-vous, dit monsieur Roosevelt, battez-vous terriblement. Il n'y a de bon que les coups. On n'est sur la terre que pour s'exterminer les uns les autres. Ceux qui vous diront le contraire sont des gens immoraux. Méfiez-vous des hommes qui pensent. La pensée amollit. C'est un vice français. Les Romains ont conquis l'univers. Ils l'ont perdu. Nous sommes les Romains modernes.» Paroles éloquentes, soutenues par une flotte de guerre qui sera bientôt la deuxième du monde et par un budget militaire d'un milliard cinq cents millions de francs!
»Les Yankees annoncent que, dans quatre ans, ils feront la guerre à l'Allemagne. Pour les en croire il faudrait qu'ils nous disent où ils pensent rencontrer l'ennemi. Toutefois cette folie donne à réfléchir. Qu'une Russie, serve de son tsar, qu'une Allemagne, encore féodale, nourrissent des armées pour les batailles, c'est ce qu'on serait tenté de s'expliquer par des habitudes anciennes et les survivances d'un rude passé. Mais qu'une démocratie neuve, les États-Unis d'Amérique, une association d'hommes d'affaires, une foule d'émigrés de tous les pays, sans communauté de race, de traditions, de souvenirs, jetés éperdument dans la lutte pour le dollar, se sentent tout à coup transportés du désir de lancer des torpilles aux flancs des cuirassés et de faire éclater des mines sous les colonnes ennemies, c'est une preuve que la lutte désordonnée pour la production et l'exploitation des richesses entretient l'usage et le goût de la force brutale, que la violence industrielle engendre la violence militaire, et que les rivalités marchandes allument entre les peuples des haines qui ne peuvent s'éteindre que dans le sang. La fureur coloniale, dont vous parliez tout à l'heure, n'est qu'une des mille formes de cette concurrence tant vantée par nos économistes. Comme l'état féodal l'état capitaliste est un état guerrier. L'ère est ouverte des grandes guerres pour la souveraineté industrielle. Sous le régime actuel de production nationaliste, c'est le canon qui fixera les tarifs, établira les douanes, ouvrira, fermera les marchés. Il n'y a pas d'autre régulateur du commerce et de l'industrie. L'extermination est le résultat fatal des conditions économiques dans lequel se trouve aujourd'hui le monde civilisé….
Le gorgonzola et le stracchino parfumaient la table. Le garçon apportait les bougies armées de fils de fer pour allumer les longs cigares avec paille, chers aux Italiens.
Hippolyte Dufresne, qui depuis quelque temps semblait étranger à la conversation:
—Messieurs, dit-il à voix basse avec une orgueilleuse modestie, notre ami Langelier affirmait tout à l'heure que beaucoup d'hommes ont peur de se déshonorer aux yeux de leurs contemporains en assumant cette horrible immoralité qu'est la morale future. Je n'ai pas eu cette peur et j'ai écrit un petit conte qui n'a pas d'autre mérite que celui, peut-être, de montrer la tranquillité de mon esprit à considérer l'avenir. Je vous demanderai un jour la permission de vous le lire.
—Lisez-le tout de suite, dit Boni en allumant son cigare.