16 septembre 1903.
«Mon vieux Dufresne,
Fais-moi le plaisir de venir déjeuner avec… etc., etc., samedi prochain, 23 septembre 1903, etc., etc.»
C'est demain.
Je sonnai mon valet de chambre:
—Jean, vous me réveillerez demain à neuf heures.
Et précisément demain, 23 septembre 1903, j'aurai trente-neuf ans accomplis. D'après ce que j'ai déjà vu en ce monde, je puis me figurer à peu près ce que j'y verrai encore. Ce sera probablement un médiocre spectacle. Je puis prédire à coup sûr les propos de table qui seront tenus demain au restaurant du Bois. Il y sera dit certainement: «Moi je fais du soixante à l'heure.—Blanche a un sale caractère; mais elle ne me trompe pas, ça j'en suis sûr.—Le ministère prend le mot d'ordre des socialistes.—Les petits chevaux, à la longue, c'est rasant. Il n'y a encore que le bac.—Les ouvriers auraient bien tort de se gêner: le gouvernement leur donne toujours raison.—Je te parie qu'Êpingle-d'Or battra Ranavalo. —Moi, ce qui me passe, c'est qu'il ne se trouve pas un général pour balayer toute cette fripouille.—Qu'est-ce que vous voulez? La France est vendue par les Juifs à l'Angleterre et à l'Allemagne.» Voilà ce que j'entendrai demain! Voilà les idées politiques et sociales de mes amis, les arrière-petits-fils de ces bourgeois de Juillet, princes de l'usine et de la forge, rois de la mine, qui surent maîtriser et asservir les forces de la Révolution. Mes amis ne me paraissent pas capables de conserver longtemps l'empire industriel et la puissance politique que leur ont laissés leurs aïeux. Ils ne sont pas très intelligents, mes amis. Ils n'ont pas beaucoup travaillé de la tête. Moi non plus. Jusqu'ici je n'ai pas fait grand'chose dans la vie. Je suis comme eux un oisif et un ignorant. Je ne me sens capable de rien et si je n'ai pas leur vanité, si ma cervelle n'est pas garnie de toutes les sottises qui encombrent la leur, si je n'ai pas, comme eux, la haine et la peur des idées, cela tient à une circonstance particulière de ma vie. Mon père, gros industriel et député conservateur, m'a donné, quand j'avais dix-sept ans, un jeune répétiteur timide et silencieux, qui avait l'air d'une fille. En me préparant au baccalauréat, il organisait la Révolution sociale en Europe. Il était d'une douceur charmante. On l'a beaucoup mis en prison. Il est maintenant député. Je lui copiais ses appels au prolétariat international. Il me fit lire toute la bibliothèque socialiste. Il m'enseigna des choses qui toutes n'étaient pas croyables; mais il me fit ouvrir les yeux sur ce qui se passait autour de moi; il me démontra que tout ce que notre société honore est méprisable et que tout ce qu'elle méprise est estimable. Il me poussait à la révolte. Je conclus au contraire de ses démonstrations qu'il faut respecter le mensonge et vénérer l'hypocrisie, comme les deux plus sûrs appuis de l'ordre public. Je restai conservateur. Mais mon âme s'emplit de dégoût.
Tandis que je m'endors, presque imperceptibles, ça et là, quelques phrases de Mozart me parviennent encore et me font songer à des temples de marbre dans des feuillages bleus.
Il faisait grand jour quand je me réveillai. Je m'habillai beaucoup plus vite qu'à l'ordinaire. Ignorant moi-même la cause de cette hâte, je me trouvai dehors sans trop savoir comment. Ce que je vis alors autour de moi me causa une surprise qui suspendit toutes mes facultés de réflexion; et c'est grâce à cette impossibilité de réfléchir que ma surprise ne s'accrut point, mais demeura fixe et tranquille. Sans aucun doute elle serait devenue bientôt démesurée et se serait changée en stupeur et en épouvante, si j'avais gardé l'usage de mon esprit, tant le spectacle que j'avais sous les yeux était différent de ce qu'il devait être. Tout ce qui m'entourait m'était nouveau, inconnu, étranger. Les arbres, les pelouses que je voyais tous les jours, avaient disparu. Où, la veille, s'élevaient les hautes bâtisses grises de l'avenue, maintenant s'étendait une ligne capricieuse de maisonnettes de brique, entourées de jardins. Je n'osai me retourner pour voir si ma maison existait encore et j'allai droit vers la porte Dauphine. Je ne la trouvai plus. A cet endroit le Bois était changé en village. Je pris une rue qui était, à ce qu'il me parut, l'ancienne route de Suresnes. Les maisons qui la bordaient, d'un style étrange et d'une forme nouvelle, trop petites pour être habitées par des gens riches, étaient pourtant ornées de peintures, de sculptures et de faïences éclatantes. Elles étaient surmontées d'une terrasse couverte. Je suivais cette voie agreste dont les courbes produisaient des perspectives charmantes. Elle était coupée obliquement par d'autres voies sinueuses. Il ne passait ni trains, ni autos, ni voitures d'aucune sorte. Des ombres couraient sur le sol. Je levai la tète et vis de vastes oiseaux et des poissons énormes glisser rapidement en foule dans l'air, qui semblait à la fois un ciel et un océan. Près de la Seine, dont le cours était changé, je rencontrai une compagnie d'hommes vêtus de blouses courtes nouées à la ceinture et chaussés de hautes guêtres. Vraisemblablement, ils étaient en habits de travail. Mais leur allure était plus légère et plus élégante que celle de nos ouvriers. Je m'aperçus qu'il y avait des femmes parmi eux. Ce qui m'avait empêché de les distinguer tout d'abord, c'est qu'elles étaient vêtues comme les hommes et qu'elles avaient les jambes droites et longues et, à ce qu'il me sembla, les hanches étroites de nos Américaines. Bien que ces gens n'eussent pas du tout l'air farouche, je les regardai avec effroi. Ils me paraissaient plus étrangers qu'aucun des innombrables inconnus que j'avais jusque-là rencontrés sur la terre. Pour ne plus voir un visage humain, je m'engageai dans une ruelle déserte. Et bientôt j'atteignis un rond-point planté de mâts où flottaient des oriflammes rouges, portant ces mots en lettres d'or: FÉDÉRATION EUROPÉENNE. Des affiches étaient suspendues au pied de ces mâts dans de grands cadres ornés d'emblèmes pacifiques. C'était des avis relatifs à des fêtes populaires, à des prescriptions légales, à des travaux d'intérêt public.
Il y avait aussi des horaires de ballons et une carte des courants atmosphériques dressée le 28 juin de l'an 220 de la fédération des peuples. Tous ces textes étaient imprimés en caractères nouveaux et dans un langage dont je ne comprenais pas tous les mots. Tandis que j'essayais de les déchiffrer, les ombres des innombrables machines qui traversaient l'air passaient sur mes yeux. Une fois encore je levai la tête et dans ce ciel méconnaissable, plus peuplé que la terre, que fendaient les gouvernails et que battaient les hélices, vers qui montait de l'horizon un cercle de fumée, je vis le soleil. J'eus envie de pleurer en le voyant. C'était la seule figure connue que j'eusse encore rencontrée depuis le matin. A sa hauteur je jugeai qu'il était environ dix heures avant midi. Tout à coup je fus enveloppé par une seconde troupe d'hommes et de femmes, qui avait la contenance et le costume de la première. Je me confirmai dans cette impression que les femmes, bien qu'il s'en trouvât de fort épaisses et de très sèches et aussi beaucoup dont on ne pouvait rien dire, offraient en grand nombre un aspect d'androgynes. Le flot passa. La place redevint subitement déserte, comme nos quartiers suburbains qu'animé seule la sortie des ateliers. Resté devant les affiches, je relus cette date: 28 juin de l'an 220 de la fédération européenne. Qu'est-ce que cela signifiait? Une proclamation du Comité fédéral, à l'occasion de la fête de la terre, me fournit à propos des données utiles pour l'intelligence de cette date. Il y était dit: «Camarades, vous savez comment, en la dernière année du XXe siècle, le vieux monde s'abîma dans un cataclysme formidable et comment, après cinquante ans d'anarchie, s'organisa la fédération des peuples de l'Europe…» L'an 220 de la fédération des peuples, c'était donc l'an 2270 de l'ère chrétienne, le fait était certain. Il restait à l'expliquer. Comment me trouvais-je tout à coup en l'an 2270?