J'y songeais en marchant au hasard.
—Je n'ai pas, que je sache, me disais-je, été conservé durant tant d'années à l'état de momie, comme le colonel Fougas. Je n'ai pas conduit la machine par laquelle M. H.-G. Wells explore le temps. Et si c'est en dormant, à l'exemple de William Morris, que j'ai sauté trois siècles et demi, je ne puis le savoir, puisqu'en rêvant on ignore qu'on rêve. Je crois, de très bonne foi, que je ne dors pas.
Tout en faisant ces réflexions et d'autres qu'il est inutile de rapporter, je suivais une longue rue bordée de grilles derrière lesquelles souriaient, dans le feuillage, des maisons roses, de formes variées, mais toutes également petites. Je voyais parfois s'élever dans la campagne de vastes cirques d'acier, couronnés de flammes et de fumée. Une épouvante planait sur ces régions innommables et l'air vibrant du vol rapide des machines retentissait douloureusement dans ma tête. La rue conduisait à une prairie semée de bouquets d'arbres et coupée de ruisseaux. Des vaches y paissaient. Tandis que mes yeux goûtaient cette fraîcheur, je crus voir devant moi, sur une route lisse et droite, courir des ombres. Leur vent, en passant, me frappa le visage. Je m'aperçus que c'étaient des trams et des autos transparents de vitesse.
Je traversai la route sur une passerelle et cheminai longtemps par les prés et les bois. Je me croyais en pleine campagne quand je découvris un vaste front de maisons brillantes qui bordaient le parc. Bientôt je me trouvai devant un palais d'une architecture légère. Une frise sculptée et peinte, représentant un festin nombreux, s'étendait sur la vaste façade. J'aperçus, à travers les baies vitrées, des hommes et des femmes assis dans une grande salle claire, autour de longues tables de marbre, chargées de jolies faïences peintes. J'entrai, pensant que c'était un restaurant. Je n'avais pas faim, mais j'étais las, et la fraîcheur de cette salle, ornée de guirlandes de fruits, me semblait délicieuse. Un homme qui se tenait à la porte me réclama mon bon, et comme j'avais l'air embarrassé:
—Je vois, compagnon, que tu n'es pas d'ici. Comment voyages-tu sans bons? J'en suis fâché, mais il m'est impossible de te recevoir. Va trouver le délégué à l'embauchage; ou, si tu es infirme, adresse-toi au délégué à l'assistance.
Je déclarai que je n'étais nullement infirme et je m'éloignai. Un gros homme, qui dans le même moment sortait le cure-dents aux lèvres, me dit avec obligeance:
—Camarade, tu n'as pas besoin de t'adresser au délégué à l'embauchage. Je suis délégué à la boulangerie de la section. Il manque un camarade. Viens avec moi. Tu travailleras tout de suite.
Je remerciai le gros compagnon, l'assurai de ma bonne volonté, objectant toutefois que je n'étais pas boulanger.
Il me regarda avec un peu de surprise et me dit qu'il voyait que j'aimais la plaisanterie.
Je le suivis. Nous nous arrêtâmes devant un immense bâtiment de fonte, précédé d'une porte monumentale, sur le fronton de laquelle deux géants de bronze étaient accoudés, le Semeur et le Moissonneur. Leurs corps exprimaient la force sans l'effort. Sur leurs visages brillait une fierté tranquille, et ils portaient haut la tête, bien différents en cela des sauvages travailleurs du flamand Constantin Meunier. Nous pénétrâmes dans une salle haute de plus de quarante mètres, où, parmi de légères poussières blanches, avec un bruit vaste et tranquille, des machines travaillaient. Sous le dôme métallique, des sacs s'offraient d'eux-mêmes au couteau qui les éventrait; la farine qu'ils perdaient tombait dans des cuves où de larges mains d'acier la pétrissaient, et la pâte coulait dans des moules qui, dès qu'ils étaient pleins, couraient s'enfourner sans aide dans un four vaste et profond comme un tunnel. Cinq ou six hommes au plus, immobiles dans ce mouvement, surveillaient le travail des choses.