—C'est une vieille boulangerie, me dit mon compagnon. Elle produit à peine quatrevingt mille pains par jour, et ses machines trop faibles occupent trop de monde. Ça ne fait rien. Monte à l'arrivage.

Je n'eus pas le temps de demander des ordres plus explicites. Un ascenseur m'avait porté sur la plate-forme. J'y étais à peine arrivé qu'une sorte de baleine volante vint se poser près de moi et déchargea des sacs. Cette machine n'était montée par aucun être vivant. J'y fis grande attention. Je suis sûr qu'il n'y avait pas de mécanicien dans cette machine. D'autres baleines volantes vinrent avec d'autres sacs, qu'elles déchargeaient et qui se livraient l'un après l'autre au couteau qui les ouvrait. Les hélices tournaient, le gouvernail fonctionnait. Il n'y avait personne au timon, personne dans la machine. J'entendais au loin le léger bruit d'un vol de guêpe, puis la chose grossissait avec une rapidité surprenante. Elle avait l'air bien sûre d'elle, mais mon ignorance de ce qu'il y aurait à faire, si pourtant elle se trompait, me donnait le frisson. Je fus plusieurs fois tenté de demander à descendre. Une honte humaine m'en empêcha. Je demeurai à mon poste. Le soleil baissait à l'horizon et il était environ cinq heures quand on m'envoya l'ascenseur. La journée était finie. Je reçus un bon de vivres et de logement.

Le gros camarade me dit:

—Tu dois avoir faim. Si tu veux souper à la table publique, tu le peux. Si tu veux manger seul dans ta chambre, tu le peux également. Si tu préfères manger chez moi avec quelques camarades, dis-le tout de suite. Et je vais téléphoner à l'atelier culinaire pour qu'on t'envoie ta part. Ce que je t'en dis est pour te mettre à l'aise. Car tu sembles désorienté. Tu viens de loin sans doute. Tu n'as pas l'air débrouillard. Aujourd'hui tu as eu un travail facile. Mais ne crois pas qu'on gagne ici tous les jours sa vie à si bon compte. Si les rayons Z qui gouvernaient les ballons avaient mal fonctionné, comme il arrive parfois, tu aurais eu plus de peine. Quel est ton métier? Et d'où viens-tu?

Ces questions m'embarrassèrent beaucoup. Je ne pouvais pas lui dire la vérité. Je ne pouvais pas lui dire que j'étais un bourgeois et que je venais du XXe siècle. Il m'aurait cru fou. Je répondis d'une manière vague et embarrassée que je n'avais point d'état et que je venais de loin, de très loin.

Il sourit:

—Je comprends, me répondit-il. Tu n'oses pas l'avouer. Tu viens des États-Unis d'Afrique. Tu n'es pas le seul Européen qui nous soit ainsi échappé. Mais ces déserteurs nous reviennent presque tous.

Je ne répondis rien et mon silence lui fit croire qu'il avait deviné juste. Il me renouvela son invitation à souper, et me demanda comment je m'appelais. Je lui répondis qu'on me nommait Hippolyte Dufresne. Il parut surpris que j'eusse deux noms.

—Moi, dit-il, je m'appelle Michel.

Puis, ayant examiné avec attention mon chapeau de paille, mon veston, mes souliers et tout mon costume, sans doute un peu poudreux, mais d'une bonne coupe, car enfin je ne m'habille pas chez un tailleur concierge de la rue des Acacias: