—Hippolyte, me dit-il, je vois d'où tu viens. Tu as vécu dans les provinces noires. Il n'y a plus aujourd'hui que les Zoulous et les Bassoutos pour tisser aussi mal le drap, donner à un habit une forme à ce point grotesque, pour faire de si vilaines chaussures et pour durcir le linge avec de l'amidon. Il n'y a que chez eux que tu as pu apprendre à te raser la barbe en ménageant sur ton visage des moustaches et deux petits favoris. Cet usage de découper les poils de la face de manière à former des figures et des ornements est une dernière forme du tatouage, encore usitée seulement chez les Bassoutos et les Zoulous. Ces provinces noires des États-Unis d'Afrique croupissent dans une barbarie qui ressemble beaucoup à l'état de la France il y a trois ou quatre cents ans.
J'acceptai l'invitation de Michel.
—Je demeure tout près, en Sologne, me dit-il. Mon aéroplane file assez bien. Nous serons bientôt rendus.
Il me fit asseoir sous le ventre d'un grand oiseau mécanique et aussitôt nous traversâmes l'air d'une telle vitesse que j'en perdis le souffle. L'aspect de la campagne était bien différent de celui que je connaissais. Toutes les routes étaient bordées de maisons; d'innombrables canaux croisaient sur les champs leurs lignes argentées. Comme j'admirais:
—La terre, me dit Michel, est assez bien mise an valeur, et la culture est intense, comme on dit, depuis que les chimistes sont eux-mêmes des cultivateurs. On s'est beaucoup ingénié et l'on a beaucoup travaillé depuis trois cents ans. C'est que pour réaliser le collectivisme il a fallu faire rendre à la terre quatre et cinq fois plus qu'elle ne rendait aux époques d'anarchie capitaliste. Toi qui as vécu chez les Zoulous et les Bassoutos, tu sais que chez eux les biens nécessaires à la vie sont si peu abondants que, les partager également entre tous, ce serait partager la misère et non pas la richesse. La production surabondante que nous avons obtenue, nous la devons surtout au progrès des sciences. La suppression presque totale des classes urbaines fut aussi très avantageuse à l'agriculture. Les gens de boutique et de bureau se répartirent à peu près également entre l'usine et la campagne.
—Comment? m'écriai-je, vous avez supprimé les villes. Qu'est devenu
Paris?
—Personne n'y habite plus guère, me répondit Michel. La plupart de ces maisons à cinq étages, hideuses et malsaines, où logeaient les citadins de l'ère close, sont tombées en ruines et n'ont pas été relevées. On bâtissait bien mal au XXe siècle de cette ère malheureuse. Nous avons conservé des constructions plus anciennes et meilleures et nous en avons fait des musées. Nous avons beaucoup de musées et de bibliothèques: c'est là que nous nous instruisons. On a gardé aussi quelques débris de l'Hôtel de Ville. C'était une bâtisse laide et fragile, mais où s'accomplirent de grandes choses. N'ayant plus ni tribunaux, ni commerce, ni armées, nous n'avons plus à proprement parler de villes. Toutefois la population est beaucoup plus dense sur certains points que sur d'autres, et malgré la rapidité des communications, les centres métallurgiques et miniers sont extrêmement peuplés.
—Que me dites-vous? lui demandai-je. Vous avez supprimé les tribunaux? Avez-vous donc supprimé les crimes et les délits?
—Les crimes dureront autant que la vieille et sombre humanité: Mais le nombre des criminels a diminué avec le nombre de malheureux. Les faubourgs des grandes villes étaient sol nourricier des crimes; nous n'avons plus de grandes villes. Le téléphone sans fil rend les routes sûres à toute heure. Nous sommes tous munis de défenses électriques. Quant aux délits, ils dépendaient moins de la perversité des prévenus que des scrupules des juges. Maintenant que nous n'avons plus de légistes ni de juges, et que la justice est rendue par les citoyens requis à tour de rôle, beaucoup de délits ont disparu, sans doute parce qu'on ne sait plus les reconnaître.
Ainsi me parlait Michel, en manoeuvrant son aéroplane. Je rapporte le sens de ses paroles aussi exactement qu'il m'est possible. Je regrette de ne pouvoir, par défaut de mémoire, et aussi de peur de ne pas me faire comprendre, reproduire toutes les expressions et surtout le mouvement même de son langage. Le boulanger et ses contemporains parlaient une langue qui me surprit d'abord par la nouveauté du vocabulaire et de la syntaxe et surtout par un tour abréviatif et rapide.