Michel aborda la terrasse d'une maison modique, très agréable.
—Nous sommes arrivés, me dit-il, c'est ici que j'habite. Tu souperas avec des compagnons qui, comme moi, s'occupent de statistique.
—Comment? vous êtes statisticien. Je vous croyais boulanger.
—Je suis boulanger pendant six heures. C'est la durée de la journée, telle qu'elle est fixée depuis près d'un siècle par le Comité fédéral. Le reste du temps, je fais de la statistique. C'est la science qui a remplacé l'histoire. Les anciens historiens contaient les actions éclatantes d'un petit nombre d'hommes. Les nôtres enregistrent tout ce qui se produit et tout ce qui se consomme.
Après m'avoir fait passer dans un cabinet d'hydrothérapie établi sur le toit, Michel me fit descendre dans la salle à manger, éclairée à la lumière électrique, toute blanche, ornée seulement d'une frise sculptée de fraisiers en fleurs. La table de faïence colorée était couverte d'une vaisselle à reflets métalliques. Trois personnes s'y tenaient, que Michel me nomma:
—Morin, Perceval, Chéron.
Ces trois personnes étaient vêtues pareillement d'une cotte écrue, d'une culotte de velours et de bas gris. Morin portait une longue barbe blanche, Chéron et Perceval avaient le visage clair. Leurs cheveux courts et plus encore la franchise de leur regard leur donnaient l'air de jeunes garçons. Mais je ne doutai pas que ce ne fussent des femmes. Perceval me parut assez belle, bien qu'elle ne fût plus très jeune. Je trouvais Chéron tout à fait charmante. Michel me présenta:
—Je vous amène le camarade Hippolyte, nommé aussi Dufresne, qui a vécu parmi les métis, dans les provinces noires des États-Unis d'Afrique. Il n'a pu dîner à onze heures. Aussi doit-il avoir faim.
J'avais faim. On me servit de petits morceaux découpés en carrés, qui n'étaient pas mauvais, mais dont je ne reconnus pas le goût. Il y avait sur la table toutes sortes de fromages. Morin me versa d'une bière légère, et m'avertit que j'en pouvais boire à ma soif, qu'elle ne contenait pas d'alcool.
—A la bonne heure, dis-je. Je vois que vous vous préoccupez des dangers de l'alcool.