—Les Latins, reprit Jean Boilly, étaient des cultivateurs qui faisaient des guerres de cultivateurs. Leurs ambitions furent toujours agricoles. Ils exigeaient du vaincu, non de l'argent, mais de la terre, tout ou partie du territoire de la confédération soumise, le plus souvent un tiers, par amitié, comme ils disaient, et parce qu'ils étaient modérés Où le légionnaire avait planté sa pique, le colon venait le lendemain pousser sa charrue. C'est par le laboureur qu'ils assuraient leurs conquêtes. Soldats admirables, sans doute, disciplinés, patients, courageux, qui se battaient et se faisaient battre tout comme les autres! Paysans bien plus admirables encore! Si l'on s'étonne qu'ils aient gagné tant de terres, il faut s'étonner bien davantage qu'ils les aient gardées. Le prodige, c'est qu'ayant perdu beaucoup de batailles, ils n'aient jamais cédé autant dire un arpent de sol, ces obstinés paysans.
Tandis qu'ils disputaient ainsi, Giacomo Boni regardait d'un oeil hostile la haute maison de briques qui se dresse au nord du Forum sur plusieurs assises de substructions antiques.
—Nous devons maintenant, dit-il, explorer la curia Julia. Nous pourrons bientôt, j'espère, renverser la bâtisse sordide qui en recouvre les restes. Il n'en coûtera pas cher à l'État de l'acheter pour la pioche. Sous neuf mètres de terre, que surmonte le couvent de Sant Adriano, s'étendent les dalles de Dioclétien qui a restauré la Curie pour la dernière fois. Nous trouverons sûrement dans les décombres beaucoup de ces tables de marbre sur lesquelles les lois étaient gravées. Il importe à Rome et à l'Italie, il importe au monde entier que les vestiges du Sénat romain soient rendus à la lumière.
Puis il pria ses amis d'entrer dans sa cabane hospitalière et rustique comme la maison d'Evandre.
Elle se composait d'une salle unique où se dressait une table de bois blanc, chargée de poteries noires et de débris informes qui exhalaient une odeur de terre.
—Du préhistorique! soupira Joséphin Leclerc. Ainsi, mon cher Giacomo Boni, non content de chercher dans le Forum les monuments des Empereurs, ceux de la République et ceux des Rois, vous vous enfoncez maintenant dans les terrains qui portèrent une flore et une faune disparues, vous creusez dans le quaternaire, dans le tertiaire, vous pénétrez dans le pliocène, dans le miocène, dans l'éocène; de l'archéologie latine, vous passez à l'archéologie préhistorique et à la paléontologie. On s'inquiète, dans les salons, des profondeurs où vous descendez. La comtesse Pasolini ne sait plus où vous vous arrêterez; et l'on vous représente, dans un petit journal satirique, sortant par les antipodes et soupirant: Adesso va bene!
Boni semblait n'avoir pas entendu.
Il examinait avec une attention profonde un vaisseau d'argile encore humide et limoneux. Ses yeux clairs et changeants s'assombrissaient quand il scrutait sur ce pauvre ouvrage humain quelque indice encore inaperçu d'un passé mystérieux. Et ils redevenaient d'un bleu pâle dans le vague de la rêverie.
—Ces restes que vous voyez là, dit-il enfin, ces petits cercueils de bois non équarri et ces urnes de terre noire, en forme de cabane, contenant des os calcinés, furent recueillis sous le temple de Faustine, au nord-ouest du Forum.
»On trouve côte à côte des urnes noires pleines de cendres et des squelettes couchés dans leur cercueil comme dans un lit. Les Grecs et les Romains pratiquaient à la fois l'ensevelissement et la crémation. Sur l'Europe entière, aux époques antérieures à toute histoire, les deux coutumes étaient suivies en même temps, dans la même cité, dans la même tribu. Ces deux modes de sépulture correspondent-ils à deux races, à deux génies? Je le crois.