Il prit dans ses mains, d'un geste respectueux et presque rituel, un vase en forme de cabane qui contenait un peu de cendre:

—Ceux, dit-il, qui, dans des temps immémoriaux, façonnaient ainsi l'argile, pensaient que l'âme, attachée aux os et aux cendres, avait besoin d'une demeure, mais qu'il ne lui fallait pas une maison bien grande pour y vivre la vie diminuée des morts. C'étaient des hommes d'une noble race, venue d'Asie. Celui dont je soulève la cendre légère vécut avant les temps d'Évandre et du berger Faustulus.

Et il ajouta, se plaisant à parler comme les anciens:

—Alors le roi Italus, ou Vitulus, le roi Veau, exerçait sa domination paisible sur cette contrée promise à tant de gloire. Alors s'étendaient sur la terre ausonienne les règnes monotones des troupeaux. Ces hommes n'étaient point ignorants et grossiers. Ils avaient reçu de leurs ancêtres beaucoup d'enseignements précieux. Ils connaissaient le navire et la rame. Ils pratiquaient l'art de soumettre les boeufs au joug et de les lier au timon. Ils allumaient à leur volonté le feu divin. Ils recueillaient le sel, travaillaient l'or, pétrissaient et cuisaient des vases d'argile. Sans doute ils commençaient à travailler la terre. On conte que les pâtres latins devinrent laboureurs sous le règne fabuleux du Veau. Ils cultivaient le millet, l'orge et l'épeautre. Ils cousaient des peaux avec des aiguilles d'os. Ils tissaient et, peut-être, faisaient mentir la laine en couleurs variées. Ils mesuraient le temps par les phases de la lune. Ils contemplaient le ciel et ils y retrouvaient la terre. Ils y voyaient le lévrier qui garde pour le maître Diospiter le troupeau des étoiles. Ils reconnaissaient dans les nuées fécondes le bétail du Soleil, les vaches nourricières des campagnes bleues. Ils adoraient leur père le Ciel et leur mère la Terre. Et, le soir, ils entendaient les chariots des dieux, migrateurs comme eux, fouler, de leurs roues pleines, les sentiers de la montagne. Ils aimaient la lumière du jour et songeaient avec tristesse à la vie des âmes dans le royaume des ombres.

»Ces Aryens à tête large, nous savons qu'ils étaient blonds, puisque leurs dieux, faits à leur image, étaient blonds. Indra avait les cheveux comme les épis d'orge et la barbe comme les poils du tigre. Les Grecs se représentaient les dieux immortels avec des yeux bleus ou glauques et des chevelures d'or. La déesse Rome était flava et candida. Dans la tradition latine, Romulus et Rémus ont le crin jaune.

»Si l'on pouvait reconstruire ces ossements calcinés, vous verriez apparaître les pures formes aryennes. En ces crânes larges et vigoureux, en ces têtes carrées comme la première Rome que devaient fonder leurs fils, vous reconnaîtriez les aïeux des patriciens de la république, la souche longtemps vigoureuse qui produisit les tribuns, les pontifes et les consuls, vous toucheriez le superbe moule de ces robustes cerveaux qui construisirent la religion, la famille, l'armée, le droit public de la cité la plus fortement organisée qui fut jamais.

Ayant posé lentement sur la table rustique l'urne d'argile, Giacomo Boni se penche sur un cercueil grand comme un berceau, un cercueil creusé dans un tronc de chêne et semblable pour la forme aux premières barques des hommes. Il soulève la mince paroi d'écorce et d'aubier qui recouvre cette nacelle funéraire et fait apparaître des ossements frêles comme un squelette d'oiseau. Du corps, il ne subsiste guère que l'épine dorsale et l'on croirait voir un vertébré des plus humbles, un grand lézard, si l'ampleur du front ne révélait pas l'homme. Des perles colorées, détachées d'un collier, recouvrent ces os bruns, lavés par les eaux souterraines et pris dans la terre grasse.

—Voyez maintenant, dit Boni, ce petit enfant qui fut non pas incinéré avec honneur, mais enseveli et rendu tout entier à la terre d'où il était sorti. Ce n'est point un fils des chefs, un noble héritier des hommes blonds. Il appartient à la race indigène de la Méditerranée, qui devint la plèbe romaine et fournit encore aujourd'hui à l'Italie des avocats subtils et des calculateurs. Il naquit dans la cité palatine des Sept Monts à une époque effacée pour nous sous des fables héroïques. C'est un enfant romuléen. Alors la vallée des Sept Monts formait un marécage et le Palatin n'était couvert que de cabanes de roseaux. Une petite lance fut posée sur le cercueil pour indiquer que l'enfant était un mâle. Il n'avait pas plus de quatre ans quand il s'endormit dans la mort. Alors sa mère agrafa sur lui une belle tunique et lui ceignit le cou d'un collier de perles. Ceux de sa tribu ne le laissèrent pas sans offrandes. Ils déposèrent sur sa tombe, dans des vases de terre noire, du lait, des fèves, une grappe de raisin. J'ai recueilli ces vases et j'en ai fait de semblables avec la même terre sur un feu de bois allumé la nuit dans le Forum. Avant de lui dire adieu il mangèrent et burent ensemble une part de ce qu'ils avaient apporté, et ce repas funèbre leur fit oublier leur chagrin. Petit enfant qui dors depuis les jours du dieu Quirinus, un empire a passé sur ton cercueil agreste, et les mêmes astres qui brillaient sur ta naissance vont s'allumer tout à l'heure sur nos têtes. L'insondable espace qui sépare tes heures des nôtres n'est qu'un moment imperceptible dans la vie de l'univers.

Après un moment de silence:

—Le plus souvent, dit Nicole Langelier, il est aussi difficile de distinguer dans un peuple les races qui le composent que de suivre au cours d'un fleuve les rivières qui s'y sont jetées. Et qu'est-ce qu'une race? Y a-t-il vraiment des races humaines? Je vois qu'il y a des hommes blancs, des hommes rouges et des hommes noirs. Mais ce ne sont pas là des races, ce sont des variétés d'une même race, d'une même espèce, qui forment entre elles des unions fécondes et se mêlent sans cesse. A plus forte raison le savant ne connaît pas plusieurs races jaunes, plusieurs races blanches. Mais les hommes imaginent des races au gré de leur orgueil, de leur haine ou de leur avidité. En 1871, la France fut démembrée en vertu des droits de la race germanique, et il n'y a pas de race germanique. Les antisémites allument contre la race juive la colère des peuples chrétiens, et il n'y a pas de race juive.