»Ce que j'en dis, Boni, est par spéculation pure, et non point pour vous contredire. Comment ne vous croirait-on pas? La persuasion habite sur vos lèvres. Et vous associez, dans votre esprit, aux vérités étendues de la science, les vérités profondes de la poésie. Comme vous le dites, des pasteurs venus de la Bactriane ont peuplé la Grèce et l'Italie. Comme vous le dites, ils y ont trouvé les aborigènes. C'était, dans l'antiquité, une croyance commune aux Italiens et aux Hellènes que les premiers hommes qui peuplèrent leur pays étaient nés de la terre, comme Érechtée. Et que vous puissiez suivre à travers les siècles, mon cher Boni, les autochtones de votre Ausonie et les migrateurs venus de Pamir, ceux-ci, patriciens pleins de courage et de foi, les autres, plébéiens ingénieux et diserts, je n'y contredis point. Car enfin, s'il n'y a pas, à proprement parler, plusieurs races humaines et s'il y a encore moins plusieurs races blanches, on observe assurément dans notre espèce des variétés distinctes et parfois très caractérisées. Dès lors, rien d'impossible à ce que deux ou plusieurs de ces variétés vivent longtemps côte à côte sans se fondre et gardent chacune ses caractères particuliers. Et, parfois même, ces différences, au lieu de s'effacer avec le temps sous l'action des forces plastiques de la nature, peuvent, au contraire, sous l'empire de coutumes immuables et par la contrainte des institutions sociales, s'accuser de siècle en siècle plus fortement.
—E proprio vero, murmura Boni, en posant le couvercle de chêne sur l'enfant romuléen.
Puis il offrit des sièges à ses hôtes et dit à Nicole Langelier:
—Il faut maintenant tenir votre promesse et nous lire cette histoire de Gallion, que je vous ai vu écrire dans votre petite chambre du Foro Traiano. Vous y faites parler des Romains. C'est ici qu'il convient de l'entendre, dans un coin du Forum, près de la voie Sacrée, entre le Capitole et le Palatin. Hâtez-vous, pour n'être pas surpris par le crépuscule et de peur que votre voix ne soit bientôt couverte par les cris des oiseaux qui s'avertissent entre eux de l'approche de la nuit.
Les hôtes de Giacomo Boni accueillirent ces paroles d'un murmure favorable et Nicole Langelier, sans attendre des prières plus pressantes, déroula un manuscrit et lut ce qui suit.
II
GALLION
En la 804e année depuis la fondation de Rome et la 13e du principat de Claudius César, Junius Annaeus Novatus était proconsul d'Achaïe. Issu d'une famille équestre originaire d'Espagne, fils de Sénèque le Rhéteur et de la vertueuse Helvia, frère d'Annaeus Méla et de ce célèbre Lucius Annaeus, il portait le nom de son père adoptif, le rhéteur Gallion, exilé par Tibère. Sa mère était du sang de Cicéron et il avait hérité de son père, avec d'immenses richesses, l'amour des lettres et de la philosophie. Il lisait les ouvrages des Grecs plus soigneusement encore que ceux des Latins. Une noble inquiétude agitait son esprit. Il était curieux de la physique et de ce qu'on ajoute à la physique. L'activité de son intelligence était si vive, qu'il écoutait des lectures en prenant son bain et qu'il portait sans cesse sur lui, même à la chasse, ses tablettes de cire et son stylet. Dans les loisirs qu'il savait se ménager au milieu des soins les plus graves et des plus vastes travaux, il écrivait des livres sur les questions naturelles et composait des tragédies.
Ses clients et ses affranchis vantaient sa douceur. Il était en effet d'un caractère bienveillant. On n'avait jamais vu qu'il s'abandonnât à la colère. Il considérait la violence comme la pire des faiblesses et la moins pardonnable.
Il avait en exécration toutes les cruautés, quand leur véritable caractère ne lui échappait pas à la faveur d'un long usage et de l'opinion publique. Et souvent même, dans les sévérités consacrées par la coutume des aïeux et sanctifiées par les lois, il découvrait des excès détestables contre lesquels il s'élevait et qu'il aurait tenté de détruire si on ne lui eût opposé de toutes parts l'intérêt de l'État et le salut commun. A cette époque les bons magistrats et les fonctionnaires honnêtes n'étaient pas rares dans l'Empire. Il s'en trouvait certes d'aussi probes et d'aussi équitables que Gallion, mais peut-être n'aurait-on pas rencontré dans un autre autant d'humanité.