Chargé d'administrer cette Grèce dépouillée de ses richesses, déchue de sa gloire, tombée de sa liberté agitée dans une tranquillité oisive, il se rappelait qu'elle avait jadis enseigné au monde la sagesse et les arts et il unissait, dans sa conduite envers elle, à la vigilance d'un tuteur la piété d'un fils. Il respectait l'indépendance des villes et les droits des personnes. Il honorait les hommes vraiment grecs de naissance et d'éducation, malheureux seulement de n'en découvrir qu'un petit nombre et d'exercer le plus souvent son autorité sur une multitude infâme de Juifs et de Syriens, équitable toutefois envers ces asiatiques, et s'en félicitant comme d'un vertueux effort.

Il résidait à Corinthe, la cité la plus riche et la plus peuplée de la Grèce romaine. Sa villa, construite au temps d'Auguste, agrandie et embellie depuis lors par les proconsuls qui s'étaient succédé dans le gouvernement de la province, s'élevait sur les dernières pentes occidentales de l'Acrocorinthe, dont le sommet chevelu portait le temple de Vénus et les bosquets des hiérodules. C'était une maison assez vaste qu'entouraient des jardins plantés d'arbres touffus, arrosés d'eaux vives, ornés de statues, d'exèdres, de gymnases, de bains, de bibliothèques, et d'autels consacrés aux dieux.

Il s'y promenait un matin, selon sa coutume, avec son frère Annaeus Méla, conversant sur l'ordre de la nature et les vicissitudes de la fortune. Dans le ciel rose le soleil se levait humide et candide. Les ondulations douces des collines de l'Isthme cachaient le rivage saronique, le Stade, le sanctuaire des jeux, le port oriental de Kenkhrées. Mais on voyait, entre les flancs fauves des monts Géraniens et le rose Hélicon à la double cime, dormir la mer bleue des Alcyons. Au loin, vers le septentrion, brillaient les trois sommets neigeux du Parnasse. Gallion et Méla s'avancèrent jusqu'au bord de la haute terrasse. A leurs pieds s'étendait Corinthe sur un vaste plateau de sable pâle, incliné doucement vers les bords écumeux du golfe. Les dalles du forum, les colonnes de la basilique, les gradins du cirque, les blancs degrés des propylées étincelaient, et les faîtes dorés des temples jetaient des éclairs. Vaste et neuve, la ville était coupée de rues droites. Une voie large descendait jusqu'au port de Leckhée, bordé de magasins et couvert de navires. A l'occident, la terre était offensée par la fumée des forges et par les ruisseaux noirs des teintureries, et de ce côté, des forêts de pins, s'étendant jusqu'à l'horizon, s'y confondaient avec le ciel.

Peu à peu la ville s'éveilla. Le hennissement aigre d'un cheval déchira l'air matinal, et l'on commença d'entendre les bruits sourds des roues, les cris des charretiers et le chant des vendeuses d'herbes. Sorties de leurs masures à travers les décombres du palais de Sisyphe, de vieilles femmes aveugles, portant sur la tête des urnes de cuivre, allaient, conduites par des enfants, puiser de l'eau à la fontaine Pirène. Sur les toits plats des maisons qui longeaient les jardins du proconsul, des Corinthiennes étendaient du linge pour le faire sécher, et l'une d'elles fouettait son enfant avec des tiges de poireaux. Dans le chemin creux qui montait à l'Acropole, un vieillard demi-nu, couleur de bronze, aiguillonnait la croupe d'un âne chargé de salades et chantait entre ses dents ébréchées, dans sa barbe rude, une chanson d'esclave:

Travaille, petit âne,
Comme j'ai travaillé.
Et cela te profitera:
Tu peux en être sûr.

Cependant, au spectacle de la ville recommençant son labeur de chaque jour, Gallion se prit à songer à cette première Corinthe, la belle Ionienne, opulente et joyeuse, jusqu'au jour où elle vit ses citoyens massacrés par les soldats de Mummius, ses femmes, les nobles filles de Sisyphe, vendues à l'encan, ses palais, ses temples incendiés, ses murs renversés et ses richesses entassées dans les liburnes du Consul.

—Il n'y a pas encore un siècle, dit-il, l'oeuvre de Mummius subsistait tout entière. Ce rivage que tu vois, ô mon frère, était plus désert que les sables de Libye. Le divin Julius releva la ville détruite par nos armes et la peupla d'affranchis. Sur cette plage, où les illustres Bacchiades avaient étalé leur fière indolence, des Latins pauvres et grossiers s'établirent et Corinthe commença de renaître. Elle s'accrut rapidement et sut tirer avantage de sa position. Elle perçoit un tribut sur tous les navires qui, venus de l'orient ou de l'occident, mouillent dans ses deux ports de Leckhée et de Kenkhrées. Son peuple et ses richesses ne cessent de s'accroître à la faveur de la paix romaine.

»Que de bienfaits l'Empire n'a-t-il pas répandus sur le monde! Par lui les villes, les campagnes goûtent un calme profond. Les mers sont purgées de pirates et les routes de brigands. De l'océan brumeux au golfe Permulique, de Gadès à l'Euphrate, le commerce des marchandises se fait avec une sécurité que rien ne trouble. La loi protège la vie et les biens de tous. Les droits de chacun sont mis hors d'atteinte. La liberté n'a désormais pour limites que ses lignes de défense et n'est bornée que pour sa sûreté. La justice et la raison gouvernent l'univers.

Annaeus Méla n'avait pas, comme ses deux frères, brigué les honneurs. Ceux qui l'aimaient, et ils étaient nombreux, car il se montrait, dans ses manières, toujours affable et d'une extrême aménité, attribuaient cet éloignement des affaires à la modération d'un esprit qu'attirait une obscurité tranquille et qui n'eût voulu se donner d'autres soins que l'étude de la philosophie. Mais des observateurs plus froids croyaient s'apercevoir qu'il était ambitieux à sa manière et jaloux, à l'exemple de Mécène, d'égaler, simple chevalier romain, le crédit des consulaires. Enfin certains esprits malveillants croyaient discerner en lui l'avidité des Sénèques pour ces richesses qu'ils affectaient de mépriser, et ils s'expliquaient de cette manière que Méla eût longtemps vécu obscur en Bétique, tout occupé de l'administration de ses vastes domaines, et qu'appelé ensuite à Rome par son frère le philosophe, il s'y fût attaché à la gestion des finances impériales plutôt que de rechercher de grands emplois judiciaires ou militaires. On ne pouvait pas aisément décider de son caractère sur ses discours parce qu'il tenait le langage des stoïciens, aussi propre à cacher les faiblesses de l'âme qu'à révéler la grandeur des sentiments. C'était alors une élégance que de venir des discours vertueux. Du moins est-il certain que Méla pensait hautement.

Il répondit à son frère que, sans être versé comme lui dans les affaires publiques, il avait eu sujet d'admirer la puissance et la sagesse des Romains.