Le vieux Morin se récria:
—C'est l'histoire de trois siècles que tu me demandes. Nous en aurions pour des semaines et des mois. Et il y a bien des choses que je ne pourrais t'apprendre, parce que je ne les sais pas moi-même.
Je le suppliai de me donner au moins un aperçu très sommaire, comme aux enfants des écoles.
Alors Morin se renversa dans son fauteuil et dit:
—Pour savoir comment la société actuelle se constitua, il faut remonter très avant dans le passé.
»L'oeuvre capitale du XXe siècle de l'ère close fut l'extinction de la guerre.
»Le Congrès arbitral de la Haye, institué en pleine barbarie, ne contribua guère au maintien de la paix. Mais une autre institution plus efficace fut créée à cette époque. Dans les parlements des divers États il se forma des groupes de députés qui se mirent en rapport les uns avec les autres et prirent l'habitude de délibérer en commun sur les questions internationales. Exprimant la volonté pacifique d'une foule croissante d'électeurs, leurs résolutions avaient une grande autorité et donnaient à réfléchir aux gouvernements, dont les plus absolus, si l'on excepte la Russie, avaient, dès cette époque, appris à compter avec le sentiment populaire. Ce qui nous surprend aujourd'hui, c'est que personne alors ne reconnut, dans ces réunions de députés venus de tous les pays, le premier essai d'un parlement international.
»Au reste, le parti de la violence était encore puissant dans les empires et même dans la République française. Et, si le danger des guerres dynastiques et de ces guerres diplomatiques, décidées autour d'une table verte pour maintenir ce qu'on appelait l'équilibre européen, était conjuré pour toujours, on pouvait encore, dans le mauvais état industriel où se trouvait l'Europe, redouter que le conflit des intérêts commerciaux ne produisit quelque terrible conflagration.
»Le prolétariat, insuffisamment organisé, et n'ayant pas encore conscience de sa force, n'empêcha pas les luttes à main armée entre les nations, mais il en diminua la fréquence et la durée.
»Les dernières guerres furent causées par cette folie furieuse du vieux monde qu'on appelait la politique coloniale. Anglais, Russes, Allemands, Français, Américains se disputaient âprement, en Asie et en Afrique, des zones d'influence, comme ils disaient, où ils pussent établir avec les indigènes, sur le pillage et le massacre, des relations économiques. Ils détruisirent, en Afrique et en Asie, tout ce qu'il était possible de détruire. Puis il arriva ce qu'il devait arriver. Ils gardèrent les colonies pauvres qui leur coûtaient cher et perdirent les colonies prospères. Sans compter qu'en Asie, un petit peuple héroïque, instruit par l'Europe, sut se rendre respectable à l'Europe. C'est un grand service que, dans les temps barbares, le Japon rendit à l'humanité.