»Quand cette période abominable de la colonisation prit fin, on ne fit plus de guerre. Mais les États entretenaient encore des armées.
»Cela dit, je vais t'exposer, selon ton désir, les origines de la société actuelle. Elle est sortie de la société précédente. Dans la vie morale comme dans la vie individuelle les formes s'engendrent les unes les autres. La société capitaliste produisit naturellement la société collectiviste. Au commencement du XIXe siècle de l'ère close il se fit dans l'industrie une évolution mémorable. A la mince production des petits artisans propriétaires de leurs outils se substitua la grande production actionnée par un agent nouveau, d'une merveilleuse puissance, le capital. Ce fut un grand progrès social.
—Qu'est-ce qui fut un grand progrès social? demandai-je.
—Le régime capitaliste, me répondit Morin. Il apporta à l'humanité une source incalculable de richesse. En rassemblant les ouvriers par grandes masses, et en multipliant leur nombre, il créa le prolétariat. En faisant des travailleurs un immense État dans l'État, il prépara leur émancipation et leur fournit les moyens de conquérir le pouvoir.
»Pourtant ce régime qui devait produire à l'avenir de si heureux effets était justement exécré des travailleurs, parmi lesquels il fit d'innombrables victimes.
»I1 n'est pas de bien social qui n'ait coûté du sang et des larmes. Au reste, ce régime, qui avait enrichi la terre entière, faillit la ruiner. Après avoir grandement augmenté la production, il se trouva incapable de la régler, et se débattit éperdument dans des difficultés inextricables.
»Tu n'ignores pas entièrement, camarade, les troubles économiques qui remplirent le XXe siècle. Durant les cent dernières années de la domination capitaliste, le désordre de la production et le délire de la concurrence accumulèrent les désastres. Les capitalistes et les patrons essayèrent vainement, par des groupements gigantesques, de régler la production et d'anéantir la concurrence. Leurs entreprises mal conçues s'abîmèrent dans d'immenses catastrophes. Durant cette période d'anarchie la lutte des classes fut aveugle et terrible. Le prolétariat, accablé par ses victoires autant que par ses défaites, écrasé par les débris de l'édifice qu'il renversait sur sa tête, déchiré par d'effroyables luttes intestines, rejetant avec une violence aveugle ses chefs les meilleurs et ses amis les plus sûrs, combattait sans ordre, dans les ténèbres. Cependant il gagnait sans cesse quelque avantage: augmentation des salaires, diminution des heures de travail, liberté croissante d'organisation et de propagande, conquête des pouvoirs publics, progrès dans l'opinion étonnée. On le croyait perdu par ses divisions et ses erreurs. Mais tous les grands partis sont divisés et ils commettent tous des fautes. Le prolétariat avait pour lui la force des choses. Il atteignit vers la fin du siècle ce point de bien-être qui permet d'arriver à mieux. Camarade, il faut qu'un parti soit déjà fort pour faire une révolution à son profit. A la fin du XXe siècle de l'ère close la situation générale était devenue très favorable aux développements du socialisme. De plus en plus réduites dans le cours du siècle, les armées permanentes furent abolies après une résistance désespérée des pouvoirs publics et de la bourgeoisie possédante, par les Chambres issues du suffrage universel, sous l'ardente pression du peuple des villes et des campagnes. Depuis longtemps déjà les chefs d'État gardaient leurs armées, moins en vue d'une guerre qu'ils ne craignaient ou n'espéraient plus, que pour contenir à l'intérieur la multitude des prolétaires. Ils cédèrent enfin. Les armées régulières furent remplacées par des milices imbues d'idées socialistes. Ce n'était pas sans raison qu'ils avaient résisté. N'étant plus défendues par des canons et des fusils, les monarchies tombèrent les unes après les autres et à leur place s'établit le gouvernement républicain. Seules, l'Angleterre qui avait préalablement établi un régime que les ouvriers trouvaient supportable, et la Russie demeurée impériale et théocratique, restèrent en dehors de ce grand mouvement. On craignait que le tsar, éprouvant pour l'Europe républicaine les sentiments que la Révolution française avait inspirés à la grande Catherine, ne levât des armées pour la combattre. Mais son gouvernement était tombe à ce degré de faiblesse et d'imbécillité qu'une monarchie absolue peut seule atteindre. Le prolétariat russe, uni aux intellectuels, se souleva et, après une succession effroyable d'attentats et de massacres, le pouvoir passa aux révolutionnaires, qui établirent le régime représentatif.
»La télégraphie et la téléphonie sans fil étaient alors en usage d'une extrémité de l'Europe à l'autre et d'un emploi si facile que l'homme le plus pauvre pouvait parler, quand il voulait et comme il voulait, à un homme placé sur un point quelconque du globe. Il pleuvait à Moscou des paroles collectivistes. Les paysans russes entendaient dans leur lit les discours des camarades de Marseille et de Berlin. En même temps la direction approximative des ballons et la direction précise des machines à voler entrèrent dans la pratique. Ce fut la suppression des frontières. Heure critique entre toutes! Aux coeurs des peuples, si près de s'unir et de se fondre en une vaste humanité, l'instinct patriotique se réveilla. Dans tous les pays en même temps la foi nationaliste, rallumée, jeta des éclairs. Comme il n'y avait plus ni rois, ni armées, ni aristocratie, ce grand mouvement prit un caractère tumultueux et populaire. La République française, la République allemande, la République hongroise, la République roumaine, la République italienne, la suisse même et la belge, exprimèrent chacune, par un vote unanime de leur parlement et dans d'immenses meetings, la résolution solennelle de défendre contre toute agression étrangère le territoire national et l'industrie nationale. Des lois énergiques furent promulguées, réprimant la contrebande des machines à voler et réglementant avec sévérité l'usage du télégraphe sans fil. Partout les milices furent réorganisées, ramenées au type ancien des armées permanentes. On vit reparaître les vieux uniformes, les bottes, les dolmans, les plumes des généraux. A Paris, les bonnets à poil furent applaudis. Tous les boutiquiers et une partie des ouvriers prirent la cocarde tricolore. Dans tous les centres métallurgiques on fondait des canons et des plaques de blindage. On s'attendait à des guerres terribles. Ce furieux élan se prolongea trois ans, sans choc, puis se ralentit insensiblement. Les milices reprirent peu à peu un aspect et des sentiments bourgeois. L'union des peuples, qui semblait reculée dans un lointain fabuleux, était proche. Les énergies pacifiques se développaient de jour en jour; les collectivistes faisaient peu à peu la conquête de la société. Et le jour vint où les capitalistes vaincus leur abandonnèrent le pouvoir.
—Quel changement! m'écriai-je. Il n'y a pas d'exemple dans l'Histoire d'une telle révolution.
—Tu penses bien, camarade, reprit Morin, que le collectivisme ne vint qu'à son heure. Les socialistes n'auraient pu supprimer le capital et la propriété individuelle si ces deux formes de la richesse n'avaient été déjà à peu près détruites en fait par l'effort du prolétariat et plus encore par les développements nouveaux de la science et de l'industrie.