»On avait bien cru que le premier État collectiviste serait l'Allemagne; le parti ouvrier y était organisé depuis près de cent ans et l'on disait partout: «Le socialisme est chose allemande.» La France, moins bien préparée, la devança pourtant. La révolution sociale se fit d'abord à Lyon, à Lille et à Marseille, au chant de l'Internationale. Paris résista quinze jours, puis arbora le drapeau rouge. Le lendemain seulement Berlin proclamait l'état collectiviste. Le triomphe du socialisme eut pour conséquence la réunion des peuples.

»Les délégués de toutes les Républiques européennes, siégeant à
Bruxelles, proclamèrent la constitution des États-Unis d'Europe.

»L'Angleterre refusa d'en faire partie. Mais elle s'en déclara l'alliée. Devenue socialiste, elle avait gardé son roi, ses lords et jusqu'aux perruques de ses juges. Le socialisme dominait alors en Océanie, en Chine, au Japon et dans une partie de la vaste République russe. L'Afrique noire, entrée dans la phase capitaliste, formait une confédération peu homogène. L'Union américaine avait renoncé depuis peu au militarisme mercantile. L'état du monde se trouvait donc favorable, en somme, aux libres développements des États-Unis d'Europe. Pourtant cette union, accueillie par un délire de joie, fut suivie d'un demi-siècle de troubles économiques et de misères sociales. Il n'y avait plus d'armées et presque plus de milices; n'étant pas comprimés, les mouvements populaires n'éclataient pas avec violence. Mais l'inexpérience ou le mauvais vouloir des gouvernements locaux entretenait un désordre ruineux.

»Cinquante ans après la constitution des États, les mécomptes étaient si cruels, les difficultés semblaient à ce point insurmontables, que les esprits les plus optimistes commençaient à désespérer. De sourds craquements annonçaient partout la rupture de l'Union. C'est alors que la dictature d'un comité composé de quatorze ouvriers mit fin à l'anarchie et organisa la Fédération des peuples européens, telle qu'elle existe aujourd'hui. Les uns disent que les Quatorze déployèrent un génie divinateur et une énergie terrible; d'autres prétendent que c'était des gens médiocres, terrifiés et broyés eux-mêmes par la nécessité, et qu'ils présidèrent comme malgré eux à l'organisation spontanée des nouvelles forces sociales. Il est certain du moins qu'ils n'allèrent pas contre le cours des choses. L'organisation qu'ils établirent ou virent établir subsiste encore presque tout entière. La production et la consommation des biens s'opèrent aujourd'hui, peu s'en faut, comme elles furent alors réglées. C'est avec justice qu'on a fait partir d'eux l'ère nouvelle.

Morin m'exposa ensuite très sommairement les principes de la société moderne.

—Elle repose, dit-il, sur la suppression totale de la propriété individuelle.

—Cela, demandai-je, ne vous est-il pas intolérable?

—Pourquoi, Hippolyte, cela nous serait-il intolérable? Autrefois, en Europe, l'État percevait l'impôt. Il disposait de ressources qui lui étaient propres. Maintenant il est également juste de dire qu'il possède tout et qu'il ne possède rien. Il est plus juste encore de dire que c'est nous qui possédons tout puisque l'État n'est pas distinct de nous et qu'il n'est que l'expression de la collectivité.

—Mais, demandai-je, vous n'avez rien en propre, rien; pas même ces assiettes dans lesquelles vous mangez, pas même votre lit, vos draps, vos habits?

A cette question, Morin sourit.