—Tu es encore plus simple que je ne croyais, Hippolyte. Comment? Tu t'imagines que nous n'avons pas la propriété de nos meubles? Quelle idée te fais-tu donc de nos goûts, de nos instincts, de nos besoins et de notre genre de vie? Nous prends-tu pour des moines, comme on disait autrefois, pour des gens dépourvus de tout caractère individuel et incapables de donner une empreinte personnelle à ce qui les entoure? Tu erres, mon ami, tu erres. Nous possédons en propre les objets destinés à notre usage et à notre agrément et nous y sommes plus attachés que les bourgeois de l'ère close n'étaient attachés à leurs bibelots, parce que nous avons le goût plus aigu et un sentiment plus vif des formes. Tous nos camarades un peu affinés possèdent des objets d'art et en sont très jaloux. Chéron a chez elle des tableaux qui font sa joie et elle trouverait mauvais que le Comité fédéral lui en contestât la possession. Je garde là dans cette armoire des dessins anciens, l'oeuvre presque complet de Steinlen, un des artistes les plus estimés de l'ère close. Je ne les donnerais ni pour or ni pour argent.
»D'où sors-tu, Hippolyte? On te dit que notre société est fondée sur la suppression totale de la propriété individuelle et tu te figures que cette suppression s'étend aux biens meubles et aux objets usuels. Mais, homme simple, la propriété individuelle que nous avons totalement supprimée, c'est la propriété des moyens de productions, sol, canaux, chemins, mines, matériel, outillage, etc. Ce n'est pas la propriété d'une lampe ou d'un fauteuil. Ce que nous avons détruit, c'est la possibilité de détourner au profit d'un individu ou d'un groupe d'individus les fruits du travail; ce n'est pas la naturelle et innocente possession des choses amies qui nous entourent.
Morin m'exposa ensuite la répartition des travaux intellectuels et manuels sur tous les membres de la communauté, selon leurs aptitudes.
—La société collectiviste, ajouta-t-il, ne diffère pas seulement de la société capitaliste en ce que, dans la première, tout le monde travaille. Durant l'ère close les gens qui ne travaillaient pas étaient nombreux; pourtant c'était la minorité. Notre société diffère surtout de la précédente en ce que, dans celle-ci, le travail n'était pas coordonné et qu'il s'y faisait beaucoup de choses inutiles. Les ouvriers produisaient sans ordre, sans méthode, sans concert. Il y avait dans les villes une multitude de fonctionnaires, de magistrats, de marchands, d'employés qui travaillaient sans produire. Il y avait des soldats. Le fruit du travail n'était pas bien réparti. Les douanes et les tarifs qu'on établissait pour remédier au mal, l'aggravaient. Tout le monde souffrait. La production et la consommation sont maintenant exactement réglées. Enfin notre société diffère de l'ancienne en ce que nous jouissons tous des bienfaits de la machine dont l'usage dans l'âge capitaliste était souvent désastreux pour les travailleurs.
Je demandai comment il avait été possible de constituer une société composée tout entière d'ouvriers.
Morin me fit remarquer que l'aptitude de l'homme au travail est générale et que c'est un des caractères essentiels de la race.
—Dans les temps barbares, et jusqu'à la fin de l'ère close, les aristocrates et les riches ont toujours montré leur préférence pour le travail manuel. Ils ont peu exercé leur intelligence, et seulement par exception. Leur goût s'est porté constamment sur des occupations telles que la chasse et la guerre, où le corps a plus de part que l'esprit. Ils montaient à cheval, conduisaient des voitures, faisaient de l'escrime, tiraient au pistolet. On peut donc dire qu'ils travaillaient de leurs mains. Leur travail était stérile ou nuisible, parce qu'un préjugé leur interdisait tout travail utile ou bienfaisant et aussi parce que, de leur temps, le travail utile se faisait le plus souvent dans des conditions ignobles et dégoûtantes. Il n'a pas été trop difficile, en remettant le travail en honneur, d'en donner le goût à tout le monde. Les hommes des âges barbares étaient fiers de porter un sabre ou un fusil. Les hommes d'aujourd'hui sont fiers de manier une bêche ou un marteau. Il y a dans l'humanité un fond qui ne change guère.
Morin m'ayant dit qu'on avait perdu jusqu'au souvenir de toute circulation monétaire:
—Comment, lui demandai-je, à défaut de numéraire, opérez-vous les transactions?
—Nous échangeons les produits au moyen de bons semblables à celui que tu as reçu, camarade, et qui correspondent aux heures de travail que nous faisons. La valeur des produits est mesurée sur la durée du travail qu'ils ont coûté. Le pain, la viande, la bière, les habits, un aéroplane, valent x heures, x jours de travail. Sur chacun de ces bons, qui nous sont délivrés, la collectivité, ou, comme on disait autrefois, l'État, retient un certain nombre de minutes pour les affecter aux ouvrages improductifs, aux réserves alimentaires et métallurgiques, aux maisons de retraite et de santé, etc., etc.