—Et ces minutes, interrompit Michel, vont toujours croissant. Le Comité fédéral ordonne beaucoup trop de grands travaux dont nous avons ainsi la charge. Les réserves sont trop considérables. Les magasins publics regorgent de richesses de toutes sortes. Ce sont nos minutes de travail qui dorment là. Il y a encore bien des abus.

—Sans doute, répliqua Morin. On pourrait mieux faire. La richesse de l'Europe, accrue par le travail général et méthodique, est immense.

J'étais curieux de savoir si ces gens-là n'avaient pour mesure du travail que le temps de l'accomplir et si pour eux la journée du terrassier ou du gâcheur de plâtre, valait celle du chimiste ou du chirurgien. Je le demandai ingénument.

—Voilà une sotte question, s'écria Perceval.

Mais le vieux Morin consentit à m'éclairer.

—Toutes les études, toutes les recherches, tous les travaux qui concourent à rendre la vie meilleure et plus belle sont encouragés dans nos ateliers et dans nos laboratoires. L'État collectiviste favorise les hautes études. Étudier c'est produire, puisqu'on ne produit pas sans étude. L'étude, comme le travail, donne droit à l'existence. Ceux qui se vouent à de longues et difficiles recherches s'assurent par cela même une existence paisible et respectée. Un sculpteur fait en quinze jours la maquette d'une figure: mais il a travaillé cinq ans pour apprendre à modeler. Et depuis cinq ans l'État paye sa maquette. Un chimiste découvre en quelques heures les propriétés singulières d'un corps. Mais il a dépensé des mois à isoler ce corps et des années à se rendre capable d'une telle oeuvre. Durant tout ce temps il a vécu aux frais de l'État. Un chirurgien enlève une tumeur en dix minutes. Mais c'est après quinze ans d'étude et de pratique. Et voilà quinze ans qu'il reçoit en conséquence des bons de l'État. Tout homme qui donne en un mois, en une heure, en quelques minutes le produit du travail de sa vie entière ne fait que rendre d'un coup à la collectivité ce qu'il en avait reçu chaque jour.

—Sans compter que nos grands intellectuels, dit Perceval, nos chirurgiens, nos doctoresses, nos chimistes, savent très bien profiter de leurs travaux et de leurs découvertes pour accroître démesurément leurs jouissances. Ils se font attribuer des machines aériennes de soixante chevaux, des palais, des jardins, des parcs immenses. Ce sont des gens, pour la plupart très âpres à s'emparer des biens de la vie et qui mènent une existence plus splendide et plus abondante que les bourgeois de l'ère close. Et le pis est que beaucoup d'entre eux sont des imbéciles qu'on devrait embaucher dans les moulins, comme Hippolyte.

Je saluai. Michel approuva Perceval et se plaignit amèrement de la complaisance de l'État à engraisser les chimistes aux dépens des autres travailleurs.

Je demandai si le trafic des bons n'en amenait pas la hausse ou la baisse.

—Le trafic des bons, me répondit Morin, est interdit. En fait on ne peut pas l'empècher absolument. Il y a chez nous, comme autrefois, des avares et des prodigues, des laborieux et des paresseux, des riches et des pauvres, des heureux et des malheureux, des satisfaits et des mécontents. Mais tout le monde vit, et c'est bien quelque chose.