Voici ce que le vieux Morin me répondit:
—L'instruction, à tous les degrés, est très développée. Les camarades savent tous quelque chose; ils ne savent pas les mêmes choses et n'ont rien appris d'inutile. On ne perd plus le temps à étudier le droit et la théologie. Chacun prend des arts et des sciences ce qui lui convient. Nous avons encore beaucoup d'ouvrages anciens, bien que la plupart des livres imprimés avant l'ère nouvelle aient péri. On imprime encore des livres; on en imprime plus que jamais. Pourtant la typographie tend à disparaître. Elle sera remplacée par la phonographie. Déjà les poètes et les romanciers s'éditent phonographiquement. Et l'on a imaginé pour la publication des pièces de théâtre une combinaison très ingénieuse du phono et du cinémato qui reproduit tout ensemble le jeu et la voix des acteurs.
—Vous avez des poètes? des auteurs dramatiques?
—Non seulement nous avons des poètes, mais nous avons une poésie. Les premiers, nous avons délimité le domaine de la poésie. Avant nous, beaucoup d'idées étaient exprimées en vers, qui pouvaient l'être mieux en prose. On rimait des récits. C'était une survivance du temps où l'on rédigeait en langage mesuré les dispositions législatives et les recettes d'économie rurale. Maintenant les poètes ne disent plus que des choses délicates qui n'ont pas de sens, et leur grammaire, leur langue leur appartiennent en propre comme leurs rythmes, leurs assonances et leurs allitérations. Quant à notre théâtre, il est presque exclusivement lyrique. Une connaissance exacte de la réalité et une vie sans violence nous ont rendus presque indifférents au drame et à la tragédie. L'unification des classes et l'égalité des sexes ont enlevé à la vieille comédie presque toute sa matière. Mais jamais la musique n'a été si belle ni tant aimée. Nous admirons surtout la sonate et la symphonie.
»Notre société est très favorable aux arts du dessin. Beaucoup de préjugés, qui nuisaient à la peinture, ont disparu. Notre vie est plus claire et plus belle que la vie bourgeoise, et nous avons un vif sentiment de la forme. La sculpture est plus florissante encore que la peinture, depuis qu'elle s'est associée intelligemment à la décoration des palais publics et des habitations privées. Jamais on n'avait tant fait pour l'enseignement de l'art. Si tu conduis quelques minutes seulement ton aéroplane sur une de nos rues, tu seras surpris du nombre des écoles, et des musées.
—Enfin, demandai-je, êtes-vous heureux?
Morin secoua la tète:
—Il n'est pas dans la nature humaine de goûter un bonheur parfait. On n'est pas heureux sans effort et tout effort comporte la fatigue et la souffrance. Nous avons rendu la vie supportable à tous. C'est quelque chose. Nos descendants feront mieux. Notre organisation n'est pas immuable. Il y a seulement cinquante ans, elle était différente de ce qu'elle est aujourd'hui. Et des observateurs subtils croient s'apercevoir que nous allons vers de grands changements. Il se peut. Mais les progrès de la civilisation humaine seront désormais harmonieux et pacifiques.
—Ne craignez-vous pas, au contraire, lui demandai-je, que cette civilisation dont vous semblez satisfait, ne soit détruite par une invasion de barbares? Il reste encore, m'avez-vous dit, en Asie et en Afrique, de grands peuples noirs ou jaunes, qui ne sont pas entrés dans votre concert. Ils ont des armées et vous n'en avez pas. S'ils vous attaquaient…
—Notre défense est assurée. Seuls les Américains et les Australiens pourraient lutter contre nous, parce qu'ils sont aussi savants que nous. Mais l'océan nous sépare et la communauté des intérêts nous assure leur amitié. Quant aux nègres capitalistes, ils en sont encore aux canons d'acier, aux armes à feu et à toute la vieille ferraillé du XXe siècle. Que pourraient ces antiques engins contre une décharge de rayons Y? Nos frontières sont défendues par l'électricité. Il règne autour de la fédération une zone de foudre. Un petit homme à lunettes est assis je ne sais où, devant un clavier. C'est notre unique soldat. Il n'a qu'à mettre le doigt sur une touche pour pulvériser une armée de cinq cent mille hommes.