Morin hésita un moment. Puis il reprit d'une voix plus lente:
—Si notre civilisation était menacée, ce ne serait pas par ses ennemis du dehors. Ce serait par ses ennemis du dedans.
—Il y en a donc?
—Il y a les anarchistes. Ils sont nombreux, ardents, intelligents. Nos chimistes, nos professeurs de sciences et de lettres sont presque tous anarchistes. Ils attribuent à la réglementation du travail et des produits la plupart des maux qui affligent encore la société. Ils prétendent que l'humanité ne sera heureuse que dans l'état d'harmonie spontanée qui naîtra de la destruction totale de la civilisation. Ils sont dangereux. Ils le seraient davantage si nous les réprimions. Mais nous n'en avons ni l'envie ni les moyens. Nous n'avons aucun pouvoir de contrainte ou de répression, et nous en trouvons bien. Dans les âges barbares, les hommes se faisaient de grandes illusions sur l'efficacité des peines. Nos pères ont supprimé tout l'ordre judiciaire. Ils n'en avaient plus besoin. En supprimant la propriété privée, ils ont supprimé du même coup le vol et l'escroquerie. Depuis que nous portons des défenses électriques, les attentats sur les personnes ne sont plus à craindre. L'homme est devenu respectable à l'homme. On commet encore des crimes passionnels, on en commettra toujours. Pourtant ces sortes de crimes, quand ils sont impunis, deviennent plus rares. Tout notre corps judiciaire se compose de prud'hommes élus qui jugent gratuitement les contraventions et les contestations.
Je me levai, et, remerciant mes compagnons de leur bienveillance, je demandai à Morin la faveur de lui faire une dernière question.
—Vous n'avez plus de religion?
—Nous en avons au contraire un grand nombre et quelques-unes assez nouvelles. Pour ne parler que de la France, nous avons la religion de l'humanité, le positivisme, le christianisme et le spiritisme. Dans certaines contrées, il reste des catholiques, mais peu nombreux et divisés en plusieurs sectes, à la suite des schismes qui se produisirent au XXe sièicle, quand l'Église fut séparée de l'État. Il n'y a plus de pape depuis longtemps.
—Tu te trompes, dit Michel. Il y a encore un pape. Le hasard me l'a fait connaître. C'est Pie XXV, teinturier, via dell' Orso, à Rome.
—Comment! m'écriai-je, le pape est teinturier?
—Qu'y a-t-il de surprenant à cela? Il faut bien qu'il ait un métier, comme tout le monde.