Parfois il s'exprimait par énigmes et il inspirait ainsi à l'enfant une profonde admiration. A la fin du repas, il offrit un peu de vin à ses hôtes dont les langues se délièrent et qui se mirent à chanter des complaintes et des cantiques. Ahmès et Nitida, s'étant levés, dansèrent une danse nubienne qu'ils avaient apprise enfants, et qui se dansait sans doute dans la tribu depuis les premiers âges du monde. C'était une danse amoureuse; agitant les bras et tout le corps balancé en cadence, ils feignaient tour à tour de se fuir et de se chercher. Ils roulaient de gros yeux et montraient dans un sourire des dents étincelantes.
C'est ainsi que Thaïs reçut le saint baptême. Elle aimait les amusements et, à mesure qu'elle grandissait, de vagues désirs naissaient en elle. Elle dansait et chantait tout le jour des rondes avec les enfants errants dans les rues, et elle regagnait, à la nuit, la maison de son père, en chantonnant encore:
—Torti tortu, pourquoi gardes-tu la maison?
—Je dévide la laine et le fil de Milet.
—Torti tortu, comment ton fils a-t-il péri?
—Du haut des chevaux blancs il tomba dans la mer.
Maintenant elle préférait à la compagnie du doux Ahmès celle des garçons et des filles. Elle ne s'apercevait point que son ami était moins souvent auprès d'elle. La persécution s'étant ralentie, les assemblées des chrétiens devenaient plus régulières et le Nubien les fréquentait assidûment. Son zèle s'échauffait; de mystérieuses menaces s'échappaient parfois de ses lèvres. Il disait que les riches ne garderaient point leurs biens. Il allait dans les places publiques où les chrétiens d'une humble condition avaient coutume de se réunir et là, rassemblant les misérables étendus à l'ombre des vieux murs, il leur annonçait l'affranchissement des esclaves et le jour prochain de la justice.
—Dans le royaume de Dieu, disait-il, les esclaves boiront des vins frais et mangeront des fruits délicieux, tandis que les riches, couchés à leurs pieds comme des chiens, dévoreront les miettes de leur table.
Ces propos ne restèrent point secrets; ils furent publiés dans le faubourg et les maîtres craignirent qu'Ahmès n'excitât les esclaves à la révolte. Le cabaretier en ressentit une rancune profonde qu'il dissimula soigneusement.
Un jour, une salière d'argent, réservée à la nappe des dieux, disparut du cabaret. Ahmès fut accusé de l'avoir volée, en haine de son maître et des dieux de l'empire. L'accusation était sans preuves et l'esclave la repoussait de toutes ses forces. Il n'en fut pas moins traîné devant le tribunal et, comme il passait pour un mauvais serviteur, le juge le condamna au dernier supplice.