N.-B. — Depuis six ans que j’écrivais les lignes qui précèdent, cet ouvrage a fourni une carrière honorable. Je le redonne aujourd’hui sans y apporter aucun changement. On y trouvera seulement un « pardon » de plus, celui de Saint-Jean-du-Doigt. Puisse ce cinquième épisode recevoir du public l’accueil qui fut jadis fait aux quatre autres. Il le mérite, sinon par l’intérêt que j’ai tâché d’y mettre, du moins par celui qu’il présente dans la réalité. Je veux dire, en terminant, tout ce que je dois à l’obligeance de M. le chanoine Abgrall, le plus éminent peut-être, en tout cas le plus serviable de nos érudits bretons.
Port-Blanc, 3 septembre 1900.
SAINT-YVES
LE PARDON DES PAUVRES
A M. James Darmesteter.
I
Saint Yves est le dernier en date et, si je ne me trompe, le seul canonisé de nos saints d’origine bretonne[6]. Il est aussi à peu près le seul dont la réputation ait franchi les limites de la province. Un an après sa canonisation, il avait à Paris, rue Saint-Jacques, une chapelle ou collégiale qui a subsisté jusqu’en 1823. Au XIe siècle, on lui bâtissait au cœur même de Rome une église avec cette dédicace : Divo Yvoni Trecorensi ; et, plus tard, dans la même ville, on vit se fonder sous son patronage des confréries d’hommes de justice qui pourvoyaient, par une sorte d’assistance judiciaire, à la défense des pauvres et des petits. Angers, Chartres, Évreux, Dijon lui consacrèrent des autels. A Pau, le parlement faisait, en robes rouges, une procession en son honneur. A Anvers, des fragments de ses reliques, enchâssés dans l’irénophore, étaient donnés à baiser, les jours d’audience, aux membres de la cour. Rubens peignit pour l’université de Louvain un tableau qui le représentait. Dernièrement enfin, on a découvert à San Giminiano, près de Pérouse, une fresque de Baccio della Porta qui montre le saint avocat donnant à une clientèle en haillons des consultations gratuites.
[6] Ewen, Euzen ou Yves Héloury naquit, le 7 octobre 1253, de noble dame Azou du Quinquiz, épouse de Tanaik Héloury de Kervarzin, lequel accompagna, dit-on, le duc de Bretagne, Pierre de Dreux, à la septième croisade, et fut un des combattants de la Massoure. (Cf. la Vie de saint Yves, par l’abbé France.)
Mais il va sans dire que c’est surtout en Bretagne, et plus particulièrement au pays de Tréguier, que sa mémoire et son culte persistent à fleurir.
Les sentiers sinueux qui mènent à travers champs à son sanctuaire du Minihy sont fréquentés toute l’année par les pèlerins qui vont implorer son aide. Les suppliants affluent des havres de la côte voisine et des pentes lointaines du Ménez.
Un soir que je revenais de visiter la tour Saint-Michel, qui domine de sa haute ruine solitaire tout le paysage trégorrois, je ne fus pas peu surpris de voir poindre à un tournant de la route trois petites lueurs qui scintillaient faiblement dans le crépuscule déjà sombre, tandis qu’au milieu du grand silence s’élevait un bruit de voix, très doux, très monotone, un susurrement continu et plaintif. En m’approchant, je distinguai un groupe de femmes assises côte à côte sur un tas de pierres, au bord du chemin. Chacune d’elles tenait à la main un cierge dont la flamme montait, à peine vacillante, dans l’air tranquille. Je leur donnai le bonsoir en breton, et elles s’interrompirent de prier pour me demander si elles étaient encore loin de Saint-Yves. Elles arrivaient de Pleumeur-Bodou, d’une seule traite, sans avoir pris aucune nourriture, et elles se reposaient là, un instant. Leur dessein était de passer la nuit en oraison, dans l’église, de faire, comme elles disaient, « la veillée devant le saint », puis de s’en retourner chez elles, après la première messe, toujours pieds nus et à jeun.