Secoue la gelée ! Avoine et froment
Et blé noir aux Vannetais !
» Cependant un gars solide empoigne la bannière dont la hampe a dix-huit pieds de haut. Deux autres s’emparent de la civière où est attachée l’image du petit saint. Entre les Gwénédiz massés à gauche et les Cornouaillais massés à droite, s’avance le recteur de Duault, tout pâle, car le moment terrible approche… La bannière s’incline pour passer sous la voûte du porche. Soudain une clameur retentit, furieuse, hurlée par des milliers et des milliers de bouches :
Hij ar rew ! Hij ar rew !
» C’est la mêlée des penn-baz qui commence. Ils se lèvent, s’abattent, tournoient, décrivent de larges moulinets sanglants. On frappe comme des sourds. Le recteur et ses chantres se sont enfuis à la sacristie. C’est à qui restera maître de la bannière et de la statuette en bois. Les femmes ne sont pas les moins acharnées : elles griffent, elles mordent…
» Il me souvient surtout d’une année. La Cornouailles triomphait. Il y avait eu un ouragan de coups, des bras rompus, des têtes cassées. Sur les tombes, dans le cimetière, des gens étaient assis qui vomissaient le sang à pleine gorge. Le saint avait été réduit en miettes ; les hommes nous disaient : « Ramassez-en les copeaux dans vos tabliers ». La bannière seule demeurait intacte. Les Vannetais tentèrent un dernier assaut pour nous la reprendre ; ils furent repoussés victorieusement et se retirèrent, emmenant leurs blessés à qui les cahots des charrettes arrachaient des gémissements de douleur, tandis que nous rapportions la bannière à l’église en chantant un chant de joie… Cette année-là, en Cornouailles, les tiges ployèrent sous le poids des épis. »
Un pardon aussi original méritait d’avoir sa place dans ce volume. Je la lui eusse faite d’autant plus volontiers que je suis né en ce coin de montagne, dans une vieille maison presque contiguë à la chapelle, où mes premiers souvenirs d’enfant me représentent encore ma mère pansant de ses mains délicates, avec des onguents dont elle avait le secret, la kyrielle des estropiés. Mais la fête, à vrai dire, n’existe plus. L’autorité civile, de concert avec l’autorité diocésaine, a lancé contre elle une sorte d’interdit. Les pèlerins, sabrés par les gendarmes, se sont dispersés. C’en est fini des batailles sacrées en l’honneur de Gelvest ar Pihan. Les anciens du pays prétendent que c’est leur abolition qui est cause si l’agriculture périclite. Depuis qu’on ne se dispute plus à coups de penn-baz la bannière de saint Servais, il semble que les laboureurs des trois évêchés aient perdu leur Palladium.
Actuellement, il ne subsiste guère en Bretagne que quatre grandes panégyries. Ce sont, à mon avis, autant d’épisodes distincts, et qui se complètent l’un par l’autre, de la vie religieuse des Bretons armoricains. J’ai tâché de les fixer d’après nature, avec une absolue sincérité. J’ai fréquenté à diverses reprises la plupart de ces pardons. Mon vœu serait de les avoir évoqués tels qu’ils me sont apparus, dans leur beauté fruste, avec les traits propres à chacun d’eux. Il m’a été donné de les voir au bon moment. Pour demain leurs aspects se seront sans doute modifiés. Une transformation s’accomplit, de jour en jour plus profonde, dans les usages et dans les mœurs de la vieille péninsule. En ce qui regarde les pardons, on lira plus loin les prédictions désenchantées d’un barde[5]. Déjà leur physionomie n’est plus la même qu’il y a vingt ans. Les hommes-troncs dont parlait Le Goffic ont appris le chemin de nos sanctuaires les plus ignorés. Les vendeurs d’orviétan remplacent peu à peu autour des enclos bénits la confrérie de plus en plus clairsemée des chanteurs, et les cuivres des forains marient maintenant leur grosse musique profane à l’aérienne mélodie des cloches. Symptôme plus grave : des dévotions nouvelles se substituent aux anciens cultes, et, parmi le peuple, la merveilleuse légende des saints nationaux va s’oblitérant… Que si l’âme fleurie des Pardons de la Bretagne doit elle-même se faner un jour, puissent ceux qui, comme moi, l’ont aimée retrouver en ces humbles pages quelque chose de sa poésie et de son parfum !
[5] Cf. Rumengol.
Kerfeunteun, 2 avril 1894.