Au fond d’une hutte façonnée, comme jadis celle de Ronan, de branchages entrelacés et recouverte d’un drap en guise de toiture, un homme est accroupi sur une escabelle, un glazik en veste neuve bordée d’un large galon jaune. Devant lui est une table parée à l’instar d’un autel et, sur la table, une statuette de saint, noire, enfumée, une de ces images barbares particulièrement chères aux Armoricains, à cause de leur antiquité même. Un plat de cuivre, à demi plein de gros sous, est posé auprès de l’icône pour recevoir les offrandes. C’est là une espèce de péage mystique établi de place en place sur tout le pourtour de la Troménie. On en compte jusqu’à soixante et soixante-dix, de ces logettes éparses aux flancs du mont. Les quatre paroisses qui avaient une portion de leur territoire comprise dans l’ancien minihy s’y font représenter non seulement par le patron de leur église, mais encore par la multitude des « petits saints » indigètes en honneur dans les chapelles locales. Et près de chacun d’eux se tient un délégué de la fabrique qui, dans un boniment naïf, énumère ses vertus, rappelle ses miracles, vante les merveilleuses propriétés de l’eau de sa fontaine, quelquefois tend à baiser aux pèlerins des fragments de ses reliques. Le proverbe « chacun prêche pour son saint » n’a jamais été d’une application plus directe et plus littérale. Ainsi le culte de Ronan devient une source de profits pour tous les sanctuaires de la région. Il est juste d’ajouter que cet usage, d’une origine fort reculée, ne s’explique pas uniquement par des raisons de lucre. C’est une croyance répandue dans toute la péninsule que les saints d’un même canton se doivent faire visite le jour de leurs pardons respectifs. Si on ne prend soin de les y mener, ils s’y transportent, dit-on, spontanément. Des pêcheurs de la côte trégorroise m’ont affirmé avoir vu Notre-Dame de Port-Blanc se rendre par mer, la nuit, à la fête votive de Notre-Dame de la Clarté. Ne nous étonnons donc pas si les Urlou, les Corentin, les Thujen, les Thégonnec et tant d’autres thaumaturges, en perpétuelles relations de voisinage avec Ronan, délaissent momentanément leurs oratoires, à l’occasion de la Troménie, pour le venir saluer sur les limites de son domaine. Que s’ils bénéficient par surcroît de quelque aumône, ce serait cruauté de leur en vouloir. Ils sont si pauvres, les bons vieux saints, et leurs rustiques maisons si misérables !…
Le sentier traditionnel traverse en cet endroit la grand’route. A l’un des angles du carrefour s’érige une croix fruste taillée tout d’une pièce, peut-être dans un menhir, plus probablement dans un de ces blocs de granit connus sous le nom de lec’h qui servirent, aux premières époques du christianisme, à marquer en Bretagne les sépultures. C’est ici la tombe de Kébèn. L’herbe y est maigre et brûlée ; jamais fleur n’y a fleuri ; les bruyères même s’en écartent, et les humains les imitent ; ils la contournent à distance d’un pas rapide, en se signant. Qui sait si, en dépit du lourd monolithe qui l’opprime, l’esprit de rébellion enfermé là ne va pas tout à coup faire éruption comme un volcan ? J’y ai cependant vu s’agenouiller une vieille femme, et cela non par inadvertance, car à sa fille qui la morigénait elle répondit :
— Vous êtes jeune encore. Quand vous aurez été plus longtemps à l’école de la vie, vous aurez appris la pitié.
Incessamment des Troménieurs passent, gravement, tête nue, leur chapeau dans une main, dans l’autre un chapelet. Ils cheminent en silence sans échanger une parole : la Troménie est un « pardon muet ». A leurs yeux vagues, obstinément fixés devant eux, on devine que toute leur âme est concentrée dans une oraison intérieure dont rien ne la saurait distraire, pas même le splendide horizon qui, vu de ces hauteurs, semble se déployer au loin comme les branches mouvantes et merveilleusement nuancées d’un éventail prestigieux. Ils marchent isolés ou par troupes. C’est tantôt une famille, avec tous ses membres, tantôt un village entier, un clan de laboureurs émigré en masse, hommes et femmes, enfants et chiens. Les profils se détachent avec une extraordinaire netteté sur le bleu délicat du ciel, puis s’évanouissent dans les sinuosités de la montagne.
Une des principales étapes est celle qui va de la tombe de Kébèn à la « Jument de pierre ». Le sentier s’engage entre des ajoncs, franchit des carrières abandonnées, côtoie des champs de blé noir, se perd enfin dans une lande, vaste étendue de gazon roussi, luisante au soleil comme un miroir immense que les nuages balaient de leurs grandes ombres. Au milieu de la lande est vautré le monstre de granit. Il a bien les formes étranges et colossales de quelque animal des temps fabuleux. Le culte dont il est l’objet remonte certainement à une époque de beaucoup antérieure à notre ère. On sait de quel naturalisme profond était empreinte la mythologie celtique. Tout dans la nature lui apparaissait comme divin, les arbres, les sources, les rochers. Ces antiques conceptions sont demeurées vivaces au cœur du peuple breton. Le christianisme s’est superposé à elles ou les a tirées à lui : ne les pouvant détruire, il les a confisquées. Mais il n’est pas nécessaire de creuser très avant dans l’âme de la race pour retrouver intact le fond primitif. En ce qui est de la pierre de Ronan, on lui a longtemps attribué une vertu fécondante. Il y a peu d’années encore, les jeunes épousées s’y venaient frotter le ventre, dans les premiers mois du mariage, et les femmes stériles, pendant trois nuits consécutives, se couchaient sur elle, avec l’espoir de connaître enfin les joies de la maternité. On abandonne aujourd’hui ces pratiques, mais je me suis laissé dire qu’elles ne sont peut-être pas aussi mortes qu’elles en ont l’air.
Les pèlerins de la Troménie se contentent, en général, de faire le tour de la pierre sacrée. Les plus dévots, néanmoins, et aussi les gens fiévreux ou sujets à des maladies nerveuses ne manquent pas de s’asseoir dans une anfractuosité du roc, sorte de chaire naturelle sculptée par les pluies, que Ronan affectionnait en ses heures de sieste et de méditation. Il jouissait de cette place d’un des plus admirables panoramas qui se puissent contempler.
Les vieux thaumaturges de la légende armoricaine n’étaient point des ascètes moroses, des contempteurs de l’univers. Ils font plutôt songer aux richis de l’Inde. Les austérités de la vie érémitique ne fanaient en eux ni la délicatesse du sentiment, ni la fraîcheur de l’imagination. S’ils recherchaient la solitude, c’était sans doute pour se vouer plus exclusivement à Dieu, mais aussi pour entrer en un contact plus direct, plus intime, avec la frémissante beauté des choses. Ils étaient des poètes en même temps que des saints. La magie de la nature les enchantait. La tradition nous les montre cheminant des jours, des mois, avant de s’arrêter au choix définitif d’une demeure. Une boule, dit-on, roulait devant leurs pas : entendez par là qu’un instinct supérieur les guidait. Ils attendaient pour bâtir leur cellule d’avoir rencontré un paysage digne d’alimenter leur rêve. Aux uns il fallait les hauts lieux, l’immensité des horizons ; d’autres préféraient le mystère des vallées, toutes chuchotantes du bruissement des eaux et du frisson des feuillages. Presque toujours ils s’arrangeaient de façon à avoir — petite ou grande — une ouverture sur la mer. La plupart de leurs oratoires sont, en effet, situés dans la zone maritime, dans l’Armor. Ils aimaient la mer pour elle-même, parce qu’elle est la mer, la seule chose au monde peut-être dont le spectacle ne lasse jamais ; et aussi, parce qu’elle est comme la face visible de cet infini qui obsédait leur âme ; et enfin, parce que ses flots baignaient là-bas leur patrie ancienne, les grandes îles brumeuses d’Hibernie et de Breiz-Meur d’où la tourmente saxonne les avait chassés. Aux soirs nostalgiques, leur pensée dut s’en retourner plus d’une fois, dans la houleuse chevauchée des vagues, vers les monastères tant regrettés d’Iona, de Clonard, de Laniltud, de Bangor.
Devant les yeux de Ronan, la baie de Douarnenez, ou, pour parler comme les Bretons, la Baie — à leur avis, elle est l’unique — développait sa courbe harmonieuse, faisait étinceler le sable fin de ses grèves et, sur la perspective des eaux, découpait en une suite de figures austères et hardies la majesté de ses promontoires. On comprend sans peine la prédilection du saint pour ce versant du ménez. Il n’y a guère de sites en Bretagne d’où la vue s’étende plus à l’aise sur un décor à la fois plus éternel et plus changeant.
Je gagne le bourg en compagnie d’une aïeule toute branlante, toute disloquée, qui s’appuie d’une main sur son bâton de pèlerine, de l’autre sur l’épaule d’un garçonnet de douze à quinze ans, son arrière petit-fils. L’enfant flotte en des vêtements trop larges, défroque presque neuve de quelque frère aîné « péri en mer ». Il a une petite mine drôle, très éveillée, avec un je ne sais quoi de vieillot déjà dans l’expression, des regards d’une gravité singulière, pleins de choses d’ailleurs, un air de tristesse prématurée.
— Il va s’embarquer pour le long cours, m’explique la bonne femme. Alors, je suis venue le présenter à saint Ronan. C’est la neuvième Troménie que j’accomplis. Oui, ce sentier m’a vue passer neuf fois, avec mon homme, mes gars, et les fils de mes gars. Je les ai pleurés tous et n’en ai enseveli aucun. Ils sont dans le cimetière sans croix. Celui-ci est le dernier qui me reste. J’ai idée que la mer le prendra comme elle a pris les autres. Cela est dur, mais il faut que chacun suive son destin…