Le mousse, lui, ne dit rien, sourit vaguement du côté des boutiques installées sur la place ; et la mer, au pied des collines, s’étale, glauque, pailletée d’or, attirante et chantante, sirène délicieuse, doux miroir à prendre les hommes.
Du dehors, l’église de Locronan dont le vaisseau principal appartient au XVe siècle a la noblesse, l’ampleur de proportions d’une cathédrale. L’intérieur en est d’un caractère saisissant. On y accède par un vaste porche en arc surbaissé. Une impression de vétusté, de délabrement, de grandeur aussi — de grandeur solitaire et quasi farouche — vous envahit l’âme, dès le seuil. Des masses d’ombre se balancent suspendues aux voûtes ou rampent le long des parois. On se croirait dans un sous-bois ténébreux, traversé çà et là de clartés verdâtres. On respire l’horreur des forêts sacrées. Les piliers, couverts de mousses, de végétations parasites, rappellent effectivement les arbres pétrifiés de la légende. Ou bien encore, on songe à l’église d’une de ces villes englouties, Tolente, Ker-Is, Occismor, tant les murs dégagent d’humidité, tant la lumière qui les baigne est étrange, crépusculaire, spectrale.
La chapelle du Pénity, accotée à la nef, brille d’un rayonnement plus vif. Là est la tombe de l’anachorète, là se détache en relief sur une table de Kersanton l’hiératique et rude image de Ronan. Les traits sont d’une belle sérénité fruste : dans la fixité des prunelles semblent nager encore les grands rêves interrompus. Une des mains tient le bâton pastoral, l’autre le livre d’heures. A l’autel, un prêtre officie[64]. Il bénit l’assistance, et le défilé commence autour du tombeau. Les dévots circulent en rangs pressés. Plus de femmes que d’hommes, et presque toutes de la région de Douarnenez. Elles sont fraîches, roses, et comme nacrées, avec des yeux gris, du gris azuré de la fleur de lin. La coiffe, qui enserre étroitement le visage, lui donne un air inoubliable de candeur et de mysticité. Elles touchent du front, à tour de rôle, le reliquaire en forme de navette que leur présente un diacre ; puis, se retournant vers le thaumaturge de pierre, elles lui impriment sur la face leurs lèvres saines dont les souffles de la montagne ont singulièrement avivé l’éclat.
[64] C’était, si je ne me trompe, l’abbé Thomas, aumônier du Lycée de Quimper, et l’un des principaux zélateurs du culte des vieux saints nationaux dans le Finistère. On lira avec fruit l’importante brochure qu’il a consacrée à la Troménie.
Et c’est ici la vraie revanche de Ronan.
La femme, dans la conception des Celtes, apparaît comme une magicienne exquise et perverse tout ensemble, douée d’un pouvoir irrésistible, surnaturel, et qui prend tout l’homme sans rien livrer d’elle-même. Nos poètes populaires la célèbrent sans cesse dans les soniou, mais avec quelle tristesse résignée ! Et qu’il y a parfois d’angoisse mêlée à leurs effusions d’amour ! Les saints la craignaient, voyaient en elle un obstacle insurmontable à la sainteté. Efflam, contraint par son père de se choisir une épouse, ressentit devant la beauté d’Enora un tel trouble qu’il s’évanouit sur le parquet de la chambre nuptiale. Sans l’intervention d’un ange, il n’eût jamais eu le courage de s’enfuir. Enora l’ayant rejoint à travers le péril des eaux, il refusa d’entendre le son de sa voix et lui fit bâtir un ermitage de l’autre côté de la colline. Envel ne se montra pas moins impitoyable envers sa sœur Jûna. Pas une fois il ne lui rendit visite dans sa cellule qu’une vallée seulement séparait de la sienne. Il n’apprit sa mort que lorsque la cloche qu’elle avait coutume de sonner à l’heure de la prière ne tinta plus.
Proscrites, anathématisées par les saints, les femmes usaient de représailles à leur égard. En plus d’une occasion, elles leur jouèrent de fort vilains tours[65]. On a vu de quelle haine sans rémission Kébèn poursuivit Ronan. Je n’ai pas tout rapporté. Un hagiographe raconte qu’elle l’accusa publiquement d’avoir voulu lui faire violence. Mort, elle le traita de la façon que l’on sait. La trace de l’immonde crachat reparaît toute fraîche, dit-on, à chaque Troménie, sur la joue gauche du cadavre de granit ; et c’est elle, c’est cette souillure ineffaçable que les filles de Cornouailles viennent, de sept ans en sept ans, essuyer pieusement avec leurs baisers.
[65] Cf. Les saints bretons, d’après la tradition populaire. Annales de Bretagne, 1893-1894.
Cependant les cloches s’ébranlent. Les vibrations d’un glas tombent dans l’église à coups lugubres et espacés ; un chœur de prêtres entonne l’office des morts. La Troménie n’est pas seulement un pèlerinage de vivants. Les défunts qui n’ont pu l’accomplir en ce monde se lèvent du pays des âmes pour y prendre part. Croyez que parmi les êtres visibles et palpables, agenouillés là sur les dalles, rôde tout un peuple d’ombres évadé des cimetières. Une haleine froide qui vous fait frissonner, une odeur souterraine dont l’atmosphère s’imprègne tout à coup : autant de signes révélateurs de l’approche des défunts, de la mystérieuse venue des Anaon. J’entends dire sous le porche, à une fermière de Plogonnec, qu’à la dernière Troménie, comme elle était en oraison, elle se sentit chatouiller la nuque par des doigts glacés. S’étant retournée, elle faillit se pâmer de stupeur en se trouvant face à face avec son mari qu’elle avait enterré l’année d’avant et pour qui justement elle récitait le De profundis. « J’allais lui parler, mais il lut sans doute mon intention dans mes yeux, car aussitôt il s’éclipsa… »
C’est du haut des degrés qui conduisent au portail qu’il faut jouir du spectacle de la grand’messe. Par les vantaux ouverts, le regard plonge à travers la nef jusqu’au fond de l’abside qui, derrière cette forêt de piliers aux fûts énormes, luit, inondée de soleil, comme une clairière éblouissante. Les hommes sont groupés aux premiers rangs : un flot de têtes rudes et carrées aux longues chevelures celtiques. Ensuite viennent les femmes, prosternées dans toutes les attitudes. On voit palpiter les ailes de leurs coiffes où le jour multicolore des vitraux met de chatoyantes irisations. On dirait un vol d’oiseaux de mer engouffrés dans l’église. Et des chants se traînent en notes éplorées, des chants pareils à des mélopées barbares, très graves et très doux.