Elle me montrait à l’autre bout de la pièce un lit clos, le seul meuble à peu près valide qu’il y eût en ce pauvre intérieur. Une forme humaine y était couchée, dans une rigidité cadavérique ; un linge mouillé recouvrait le visage ; les mains, étendues à plat sur la couette de balle, étaient souillées de boue et de sang.
— Qu’est-ce qu’il a donc, ton père ?
— Avant-hier, comme il revenait du marché, un peu soûl, je pense, la charrette lui a passé sur le corps. Depuis, il n’a cessé de geindre, jour et nuit, si ce n’est tout à l’heure quand je lui ai appliqué ce linge sur la face. C’est le premier repos que je lui vois prendre.
— Et tu n’as pas appelé de médecin ?
A cette question si naturelle, la fillette scandalisée eut un bond d’effarement et, fixant sur moi ses claires prunelles de chatte sauvage :
— Ne sommes-nous pas ici dans la terre de sainte Anne ? prononça-t-elle. Que parlez-vous de médecin ? Est-ce que la Mère de la Palude n’est pas la plus puissante des guérisseuses ? Elle saura bien, sans l’aide de personne, guérir mon père qui est son fermier. J’ai trempé par trois fois, en récitant trois oraisons, le linge que voilà dans l’eau de la fontaine sacrée, et vous voyez par vous-même comme déjà sa vertu opère. Qu’est-il besoin d’autre médicament ?
Elle n’avait pas élevé la voix, de crainte de troubler le sommeil du malade, mais dans son accent vibrait une foi sombre. Peut-être y perçait-il aussi quelque irritation contre moi, car elle ajouta aussitôt d’un ton presque hostile :
— Si vous êtes venu pour la clef, vous pouvez aller. La chapelle est ouverte.
En me dirigeant vers cette chapelle, je m’attendais à trouver une antique maison de prière enfoncée à demi dans le sable des dunes, un de ces vieux oratoires de la mer comme j’en avais tant vu le long de la côte, de Douarnenez à Penmarc’h, avec des murs bas, des fenêtres à ras de sol, une toiture massive et, pour ainsi dire, râblée, capable de braver pendant des siècles la colère tumultueuse des vents. Ce fut une église neuve qui m’apparut. Quand je dis neuve, j’entends de construction récente, car les choses en Bretagne prennent tout de suite un air ancien. Le granit des murs, fouetté par la pluie, avait revêtu des teintes de lave. La porte, en effet, était ouverte. J’entrai. Un intérieur nu, sans poésie et sans mystère ; un jour blafard ; la propreté morne d’une maison bien tenue dont le propriétaire serait constamment en voyage ; çà et là des statues modernes, d’un goût vulgaire et prétentieux. Je ne laissai pas d’éprouver un désappointement assez vif, après toutes les merveilles qu’on m’avait contées de ce lieu de pèlerinage. J’allais sortir : une petite toux chevrotante me fit me retourner et, dans le bas-côté méridional, j’avisai une forme humaine, repliée et comme écroulée sur elle-même, au pied d’un pilier. C’était une de ces vieilles pauvresses dont le type tend à disparaître et qu’on ne rencontre plus guère qu’aux abords des sources sacrées. Elle priait devant une image que je n’avais point aperçue. Sur le socle se lisait cette inscription : Sainte Anne, 1543. De bizarres ex-voto pendaient, accrochés à la muraille : des béquilles, des épaulettes de laine, des linges maculés, des jambes en cire.
Je fus frappé de l’extraordinaire ressemblance de la suppliante avec la sainte, l’une en pierre, l’autre pétrifiée à demi. Elles avaient mêmes traits, même attitude et, dans l’expression, le même navrement, ce masque de douloureuse résignation si particulier aux visages de vieilles femmes en ce pays. Leurs accoutrements aussi étaient pareils, cape grise et jupe rousse, tablier à large devantière venant s’épingler sous les aisselles. Ce me fut une occasion de constater que le costume local a peu varié depuis le XVIe siècle. En outre, je saisissais là sur le vif un des procédés — le plus original peut-être — de l’art breton. C’est dans leur entourage immédiat, parmi les gens du peuple, dont ils faisaient partie et au milieu desquels ils travaillaient, que nos imagiers de la bonne époque prenaient leurs modèles. Ainsi s’expliquent le réalisme naïf de la plupart des figures sorties de leurs mains, l’intensité de vie qu’elles respirent, l’empreinte ethnique dont elles sont marquées. C’est également ce qui fait que les têtes de nos saints paraissent moulées sur celles de nos paysans et qu’à voir tel chanteur nomade, debout au seuil d’une chapelle, on se demande si ce n’est point un des apôtres du porche descendu de son piédestal.