Renée-Jeanne, accroupie sur un rouleau de cordages, marmonnait une série d’oraisons bizarres, sans doute des formules de conjuration contre les Esprits malfaisants des eaux. Elle esquissa de la main un geste vague, et le père Tymeur, après s’être assuré que nous étions seuls à l’écouter, commença son récit.

Voilà. L’année précédente, à pareille époque et à pareille heure, ils s’en revenaient tous deux, Renée-Jeanne et lui, vers Ploaré, par la route. Un peu avant Kerlaz, sur la droite, est le sanctuaire de la Clarté où les pèlerins de la Palude ont coutume de faire une station et de réciter une prière, parce que Notre-Dame de la Clarté passe pour être la fille aînée de sainte Anne, comme Notre-Dame de Kerlaz est sa seconde fille. Nos gens allaient franchir l’échalier de l’enclos, quand, à la faveur de la lune, ils aperçurent dans la douve un homme assis sur une espèce de boîte longue aux ais disjoints, et qui paraissait à bout de forces, car la sueur pleuvait de son front dégarni entre ses doigts extraordinairement maigres. Tymeur l’abordant lui dit avec compassion :

— Vous avez l’air exténué, mon pauvre parrain.

— Oui, le fardeau que j’ai à porter est bien lourd… Y a-t-il encore loin jusqu’à la Palude ? demanda le malheureux d’une voix triste.

— Trois quarts de lieue environ. Nous sommes, ma femme et moi, tout disposés à vous aider, si nous pouvons quelque chose pour votre soulagement…

— Certes, vous pouvez beaucoup.

— Parlez.

— Ce serait de faire dire une messe à l’église de votre paroisse pour le repos d’une âme en peine, d’un anaon… En échange, continua le trépassé — c’en était un — je vous donnerai un avis salutaire… Si jamais vous acceptez d’accomplir un pèlerinage au nom d’un de vos amis, tenez fidèlement votre promesse de votre vivant, sinon il vous en cuira comme à moi après votre mort. Je m’étais engagé à aller à la Palude pour celui qui est ici, sous moi, dans cette châsse. Mais, la vie est courte et il y faut penser à la fois à trop de choses. J’omis la plus importante. J’en suis bien puni. Depuis je ne sais combien de temps que je m’achemine vers sainte Anne, je n’avance chaque année que d’une longueur de cercueil. Et si vous sentiez comme cela pèse lourd, le cadavre d’un ami trompé !… En faisant dire pour moi la messe que je vous demande, vous abrégerez ma route d’un grand tiers[68].

[68] M. Le Carguet, le folkloriste du Cap-Sizun, m’a communiqué une légende analogue à celle-ci et qui avait trait également au pardon de la Palude.

Sur ces mots, il disparut. Tymeur et sa femme, agenouillés sous le porche, y restèrent en prière jusqu’au petit matin, se bouchant les oreilles pour n’entendre point ahaner le mort sous son faix d’ossements et de planches pourries.