Tais-toi ! tais-toi, maîtresse exquise !

Je vois ma mort dans l’eau.

Sur les fiançailles des marins quelque chose de tragique plane toujours, et les aveux qu’ils échangent avec les jouvencelles sont le plus souvent tristes comme des adieux…

Un coup de sifflet nous avertit que la Glaneuse venait de stopper. D’habitude, le petit vapeur côtier franchit la baie en ligne droite, de Morgat à Douarnenez. Mais, à l’occasion du pardon, il fait escale à la Palude. Nous nous trouvâmes une vingtaine de passagers sur le pont. Presque tous étaient des pêcheurs de la baie ; les rustiques, aussi bien au retour qu’à l’aller, préfèrent la voie de terre. Un paysan de Ploaré figurait pourtant parmi nous, avec sa femme. Mon compagnon, qui le connaissait, l’interpella :

— Comment ! vieux Tymeur, vous n’avez pas craint de vous fier au chemin des poissons ?… Est-ce un vœu que vous avez fait, ou bien vos jambes refusaient-elles de vous porter ?

— Ce n’est ni l’un ni l’autre, répondit-il en se rapprochant de nous, heureux d’avoir avec qui causer pendant le trajet. Nos jambes, Dieu merci ! sont encore solides, et, quant à notre vœu, Renée-Jeanne et moi nous nous en sommes acquittés dans la soirée, dévotement, comme il sied à des chrétiens.

— C’est donc alors que vous vous êtes réconciliés avec la mer ?…

— Non plus. Je lui en voudrai tant que je vivrai. Elle nous a pris notre fils Yvon, que Dieu ait son âme ! Ces choses-là ne se pardonnent point. La mer ! Ni Renée-Jeanne, ni moi, nous ne pouvons la sentir. Une de nos fenêtres donnait dessus : nous l’avons murée. La terre est la vraie mère des hommes ; la mer est leur marâtre. Si j’étais sainte Anne, je la dessécherais toute, en une nuit.

— Oui mais, vieux Tymeur, cela ne nous dit pas…

— C’est juste. Après tout il n’y a pas de mal à vous conter ça, puisque rien n’arrive sans la permission de Dieu. N’est-ce pas, Renée-Jeanne ?