Enn eskopti a Gerné, war vordik ar môr glaz[67]…
[67] En l’évêché de Cornouailles, sur le bord de la mer bleue…
Ce sont les mendiants qui déguerpissent. Cortège fantastique et macabre. Ils défilent en troupeau, pêle-mêle, célébrant de leurs gosiers avinés la louange de la Palude et les mérites de la Bonne Sainte, vraie grand’mère du Sauveur,
Par qui la rose a fleuri où ne poussait que l’épine.
Plus d’un qui titube chante quand même, comme en rêve. Les femmes emportent dans les bras des nourrissons « sans père », nés des promiscuités de hasard, au long des routes. Les aveugles vont de leur allure hésitante de somnambules, la face tournée vers le firmament, la main cramponnée à leur bâton fait de la tige d’un jeune plant et semblable à une houlette. Des tronçons d’hommes branlent ainsi que des cloches entre des montants de béquilles. Un innocent ferme la marche, un grand corps à la face hébétée, qu’à sa robe grise, dans l’obscurité, on prendrait pour un moine. Sur son passage, les gens se découvrent et se signent, car l’esprit de Dieu habite dans l’âme des simples. Marie-Ange lui offre, en termes gracieux, un verre de cidre, mais il n’a plus soif, au dire de la vieille qui le mène en laisse. Et il disparaît avec les autres, par la pente des dunes, dans le noir. Un pèlerin me chuchote à l’oreille :
— Sainte Anne a une affection particulière pour cet idiot. Il y a six ans il tomba malade, à des lieues d’ici, du côté de la montagne d’Aré, en sorte qu’il ne put arriver à la Palude pour la fête. Le pardon en fut gâté. Du vendredi matin au lundi soir il plut à verse. La bénédiction du ciel accompagne les innocents.
Le silence est redevenu profond, sauf, par intervalles, un hennissement, un appel lointain de bête égarée, et toujours, toujours, le bruit de la mer assoupie, calme comme un souffle d’enfant.
Nous avons descendu les sentiers abrupts qui conduisent à la plage. Dans les anfractuosités des roches, des couples étaient assis, jeunes hommes et jeunes filles, — celles-ci, ouvrières en sardines, de l’île Tristan, de Douarnenez, de Tréboul, peut-être même d’Audierne et de Saint-Guennolé, — ceux-là, marins de l’État accourus de Brest, en permission, pour embrasser leurs amies, leurs « douces », pour faire avec elles, avant la prochaine campagne, une mélancolique et suprême veillée d’amour. Sainte Anne a l’indulgence des grand’mères. Elle ne se scandalise point de ces rendez-vous nocturnes ; elle les favorise, au contraire, étend sur eux le dais velouté de son ciel piqué d’étoiles, leur prête sa dune moelleuse, les recoins discrets de ses grottes tapissées d’algues, les enveloppe de mystère, de poésie, de sérénité. Elle sait d’ailleurs l’héréditaire chasteté de cette race et que l’amour, à ses yeux, est une des formes de la religion. Marie-Ange, il est vrai, nous a raconté tantôt l’histoire d’une Capenn, d’une fille du Cap-Sizun, « qui attrapa au pardon de la Palude une maladie de trente-six jeudis ». Mais, si l’on cite de tels exemples, c’est que précisément ils sont rares. Les couples que nous avons frôlés se tenaient la main, sans dire mot, absorbés dans une contemplation muette où leurs âmes seules communiquaient. Et leurs pensées paraissaient plutôt graves que folâtres. Ils me remirent en mémoire deux vers d’une chanson de bord entendue naguère au pays de Paimpol :
Rô peuc’h ! rô peuc’h, mestrezik flour !
Me wél ma maro ’bars an dour…