Et sur tout cela planait une clameur, un vaste bourdonnement humain auquel se mêlait, à intervalles réguliers, en sourdine, le grondement cadencé des flots. Nous fîmes un circuit pour gagner l’église. Une tribu entière de mendiants était couchée à l’ombre des ormes, dans l’enclos. Ils ne nous eurent pas plus tôt aperçus qu’ils se ruèrent sur nous, avec des abois de chiens hurleurs. Jamais encore je n’en avais vu en telle quantité, pas même au pardon de Saint-Jean-du-Doigt, où cependant ils fourmillent ; surtout, jamais je n’en avais rencontré d’aussi insolents ! Ils ne demandaient pas l’aumône, ils l’exigeaient.

— Payez le droit des pauvres ! criaient-ils.

Et ils nous frôlaient de leurs ulcères, ils nous soufflaient au visage leur haleine nauséabonde, empuantie par l’alcool. Il fallut jeter en l’air plusieurs poignées de sous, pour nous débarrasser d’eux. Comme je m’étonnais que le clergé tolérât aux abords immédiats du sanctuaire cette horde cynique et répugnante, mon compagnon, qui me servait en même temps de cicérone, me répondit :

— Ils sont ici de fondation. Jadis, ils s’intitulaient les rois de la Palude. Royauté éphémère, d’ailleurs ; car il n’y a que le samedi qui leur appartienne. Arrivés ce matin — nul ne sait d’où, — ils s’esquiveront cette nuit. Ils terminent en ce moment leur collecte, et c’est pourquoi ils y mettent tant d’âpreté.

— Si pourtant il leur plaisait de rester demain ?

— Ils violeraient l’usage, et l’usage en Bretagne est, selon le vieux dicton, plus roi que le roi… Puis, demain, les gendarmes seront là ; nos gueux ont horreur de ces trouble-fête ; la présence d’un tricorne leur est insupportable : ils aiment mieux décamper… Demain, enfin, les routes seront encombrées de voitures ; les infirmes risqueraient d’être mis en pièces : en sorte que la simple prudence s’accorde avec la tradition pour conseiller à la bande un prompt départ. Vous pourrez avant peu juger par vous-même que cet exode des loqueteux à la nuit pleine ne manque pas d’un certain ragoût.

Nous avions franchi le seuil de l’église.

Combien reposant, cet intérieur, après le tumulte du dehors ! Sur les murs blancs couraient des guirlandes de lierre et de houx. Des ancres symboliques, ornées de branches de sapin, étaient appendues çà et là ; des goélettes en miniature, chefs-d’œuvre de patience et de délicatesse, se balançaient dans une vapeur d’encens, et, sur son socle, la sainte, habillée à neuf, avait les grâces jeunettes d’une aïeule endimanchée. De temps à autre un pèlerin se levait du milieu de l’assistance prosternée sur les dalles, s’approchait de l’image vénérée et, dévotement, baisait le bas de sa robe. Des mères haussaient leurs enfants à bras tendus jusqu’à la douce figure de pierre. Et l’odeur des cires ardentes imprégnait l’air, et leurs fines fumées bleuâtres montaient, montaient… Peu à peu, la nef se vida. Quelques vieilles en cape de deuil y demeurèrent seules à égrener un interminable rosaire, triste comme une lamentation… C’était l’heure de souper : la nuit tombait.

… Une tente basse, profonde, semi-auberge, semi-dortoir. Des gens ronflent à l’une des extrémités, tandis qu’à l’autre bout on mange, on boit, aux vacillantes lueurs d’une chandelle de suif. Sur la table, des plats d’étain où nagent des saucisses ; des brocs, des chopines débordantes d’un cidre huileux, quoique très additionné d’eau, que la chaleur a fait tourner en vinaigre ; des réchauds avec de la braise pour allumer les pipes, une grande jarre pour se laver les mains… Nous sommes chez Marie-Ange, matrone égrillarde, qui n’a d’angélique que le nom. D’ordinaire, elle vend du poisson à Douarnenez, sous les halles, et c’est seulement par occasion, dans les circonstances solennelles, qu’elle fait métier de cabaretière. Croyez qu’elle s’en tire à merveille, vive, preste, l’œil à tout et un mot pour chacun, la jambe alerte, le parler hardi.

La portière de la tente, un pan de toile retenu par une amarre en guise d’embrasse, s’ouvre sur l’église et, plus loin, par une fente des dunes, sur la tranquillité sereine de la mer. Un feu de mottes brûle à quelques pas, en plein vent ; au-dessus bout le café de Marie-Ange, dans un chaudron accroché à un faisceau de branchages. Des vols d’étincelles s’éparpillent, allument dans l’herbe desséchée de petites flammes courtes et rapides. A droite, une masse sombre, la silhouette d’une roulotte : une fille de bronze, accoudée entre les colonnes torses de la balustrade, regarde devant elle, dans le vague, cependant qu’un personnage difforme cloue au fronton de la voiture cette mirobolante affiche : Quéhern oMichel, annonce la bonne aventure. Certain des pronostics. Garantit la guérison des verrues. La nuit est tiède, pacifique, baignée d’une molle clarté de lune qui semble filtrer par gouttes devers l’orient. On entend respirer les ondes. Un silence impressionnant a succédé à l’animation du jour. Le ciel se recourbe très haut, comme la voûte d’un temple infini, et l’on se prend à baisser la voix, en causant, de peur de manquer de respect à ce je ne sais quoi de divin qui rôde au fond de ce silence majestueux. Or, voici tout à coup qu’un chant s’élève, une lente et rauque rapsodie, qu’on dirait hurlée à tue-tête par un chœur d’ivrognes :