— Je n’ai plus de fils ; mes brus sont mortes ou remariées. Je m’assieds quelquefois aux foyers des autres, mais j’y suis mal à l’aise ; leur flamme ne réchauffe point. Des douaniers compatissants m’ont abandonnée une des huttes basses où ils ont coutume de s’abriter, la nuit, lorsqu’ils sont de garde le long de cette côte. J’y couche sur un lit de varechs. Mais je ne me plais qu’ici. Tous les matins, je vais à la ferme prendre la clef. Je remplis les fonctions de sacristine : je sonne les trois angélus ; je reçois les pèlerins et je leur fais les honneurs de la maison ; souvent ils me demandent de réciter pour eux des oraisons spéciales dont je suis à peu près seule à posséder le secret ; je les conduis à la source, je leur verse l’eau dans les manches ou sur la poitrine, suivant le genre de maladie dont ils sont atteints. Dès qu’ils se mettent en route pour venir trouver la sainte, j’en suis avertie par des signes particuliers et surnaturels. Tantôt c’est le bruit d’un pas invisible dans l’église déserte, tantôt un craquement dans les boiseries de l’autel, tantôt enfin, quand il s’agit d’un grand vœu, de légères gouttes de sueur perlant au front de la statue. En général, il n’y a de monde que le mardi, qui est le jour consacré. Le reste de la semaine, la Mère de la Palude n’a devant les yeux que ma pauvre vieille face, aussi délabrée qu’un mur en ruine. Elle me sourit néanmoins, se montre envers moi pitoyable et douce, m’encourage, me sauve des tristesses où sans elle je serais noyée. Je lui tiens compagnie de mon mieux. Je cause avec elle et il me semble qu’elle me répond. Je lui chante les gwerz qu’elle aima, son cantique, le plus beau, je pense, qu’il y ait en notre langue. Et puis, je nettoie, j’arrose, je balaie. Je recueille les poussières, j’en donne aux pèlerins des pincées qui, répandues sur les terres, activeront le travail des semences, préserveront de tout dégât le blé des hommes et le foin des troupeaux.
Je voulus lui glisser dans la main quelques pièces de monnaie.
— Le tronc est là-bas, — me dit-elle ; — moi, je ne suis qu’une servante en cette demeure, je n’ai pas qualité pour recevoir les offrandes.
Je craignis de l’avoir froissée, mais, au premier mot d’excuse, elle m’interrompit et, comme je prenais congé :
— Revenez nous voir, mon gentilhomme. Tâchez seulement que ce soit en été, le dernier dimanche d’août. Alors, vous contemplerez sainte Anne dans sa gloire. Nulle fête n’est comparable à celle de la Palude, et celui-là ne sait point ce que c’est qu’un pardon, qui n’a pas assisté, sous la splendeur du soleil béni, aux merveilles sans égales du pardon de la Mer.
II
J’ai suivi votre conseil, bonne vieille. Hélas ! je vous ai cherchée en vain dans l’église et sur la crête des falaises où vous aviez, disiez-vous, votre gîte. En vain je me suis adressé aux douaniers de garde : ce n’étaient déjà plus les mêmes qui vous furent si hospitaliers ; ils ne se rappelaient pas vous avoir connue. Sans doute, la barque lumineuse vous sera venue prendre, vous aussi, par quelque soir de pluie glacée. Et vous êtes partie pour la rive idéale, paisiblement, certaine que là-haut une sainte Anne pareille à celle de vos rêves vous faisait signe et vous attendait.
Elle n’exagérait point, l’humble zélatrice de la Palude, en affirmant que ce pardon est de toutes les solennités bretonnes la plus imposante et la plus belle.
C’était un samedi de la fin d’août, un peu avant le coucher du soleil. Du sommet de la montée de Tréfentec, le paysage sacré nous apparut dans un éclat de lumière rousse. Quel contraste avec la terre de désolation que j’avais entrevue naguère, si pâle, si effacée, enveloppée d’une bruine où elle s’estompait confusément, sorte de contrée-fantôme, image spectrale d’un monde mort ! Tout, à cette heure, y respirait la vie : une fièvre de bruit et d’agitation semblait s’être emparée du désert. Les dunes même exultaient, et l’Océan, dans les lointains, flambait ainsi qu’un immense feu de joie. Plus près de nous, dans le repli de colline où s’épanche le ruisseau de la fontaine miraculeuse, une espèce de ville nomade s’improvisait sous nos yeux. Comme au temps des migrations des peuples pasteurs — le mot est de Jules Breton — des tentes innombrables, de toutes formes et de toutes nuances, s’élevaient, se groupaient, bombaient au vent leurs toiles bises, donnaient l’impression d’un campement de barbares, ou mieux encore, d’un débarquement d’écumeurs de mer. Beaucoup de ces tentes, en effet, s’étayaient sur des rames plantées dans le sol, et elles étaient recouvertes pour la plupart de voilures de bateaux exhibant, en grosses lettres noires, leur matricule et l’initiale de leur quartier.
A l’entour de l’étrange bourgade, les chariots, renversés sur l’arrière, enchevêtraient leurs roues, hérissaient la plaine d’une forêt de brancards, tandis que dans les pâtis voisins les bêtes erraient à l’aventure.