» La sainte alors essuya ses pleurs.

»  — Eh bien ! prononça-t-elle, qu’une église me soit consacrée en ce lieu. Et, aussi loin que sa flèche sera visible, aussi loin que s’entendra le son de ses cloches, que toute chair malade guérisse, que toute âme, vivante ou morte, trouve son repos !

»  — Il en sera selon ton désir, répondit Jésus.

» Pour mieux appuyer son dire, il planta dans le sable son bâton de route, et aussitôt des flancs arides de la dune une source jaillit. Elle coule depuis lors, intarissable ; qui boit de son eau, avec dévotion, sent comme une fraîcheur délicieuse qui lui rajeunit le cœur et circule à travers ses membres.

» Un soir, il y eut dans le pays un grand deuil. Le ciel se couvrit d’une brume épaisse ; la mer poussa des sanglots presque humains. Sainte Anne était morte. Les femmes d’alentour vinrent en procession, avec des pièces de toile fine, pour l’ensevelir. Mais on chercha vainement son cadavre : nulle part on n’en trouva trace. Ce fut une véritable consternation. Les anciens murmuraient tristement :

»  — Elle est partie pour tout de bon. Elle n’a même pas voulu confier à notre terre sa dépouille. C’est assurément que quelqu’un de nous, sans le savoir, lui aura manqué.

» Cette pensée les affligeait. Soudain, le bruit courut que des pécheurs avaient ramené dans leur senne une pierre sculptée. Quand on eut débarrassé la pierre des coquillages et des algues qui l’enveloppaient, chacun reconnut l’image de la sainte. Comme il n’y avait pas en ce temps-là de chapelle à la Palude, on décida de la transporter à l’église du bourg. Elle fut donc placée sur un brancard. Elle était si légère que quatre enfants suffirent à la monter jusqu’à la fontaine. Mais on ne put jamais la faire aller plus loin. Plus on s’efforçait de la soulever, plus elle devenait pesante. Les anciens dirent :

»  — C’est un signe. Il faut lui bâtir ici sa maison.

» Voilà, mon gentilhomme, la véridique histoire d’Anne de la Palude, en Plounévez-Porzay. La voilà, telle que je l’ai retenue de ma mère, qui l’apprit de la sienne, à une époque où les familles se transmettaient pieusement de mémoire en mémoire les choses du passé.

La bonne vieille, tout en contant, balayait, amassait la poussière par petits tas, la recueillait à mesure dans le creux de son tablier. Après m’avoir parlé de la sainte, elle m’entretint de sa vie, à elle, de sa longue et monotone vie, nue, vide, silencieuse, dépeuplée comme ce sanctuaire où elle achevait de s’écouler péniblement. C’était effrayant, c’était tragique, à force de simplicité. Une joie brève, çà et là, une de ces fleurettes éphémères dont s’étoile au printemps le gazon des dunes. Quant au reste, des deuils, des glas, et, dominant tout, le bruit de mâchoires que fait dans les galets la mer broyant ses victimes.