Une anse, un pré, des landes rousses, presque à pic. Nous avons repris le sentier de terre, mais à travers un pays morne, sous un ciel accablant. Nul abri. Pas un arbre. A peine, dans une combe imprévue, un bouquet de saules rachitiques au-dessus d’une fontaine desséchée. Puis, des roches monstrueuses surplombant l’abîme. Le raidillon s’accroche à leur flanc ou rampe dans leurs interstices. En bas, la mer traîtresse guette le passant.
— Monsieur ! monsieur ! — crie derrière moi, en breton, une voix haletante, une voix de femme.
Celle qui m’interpelle de la sorte est une « îlienne » de Sein, apparemment une veuve, à en juger par sa coiffe noire et par la rigidité sévère du reste de son accoutrement.
— Pardonnez-moi, monsieur, si je vous ai prié de m’attendre pour franchir cet endroit. Seule, je n’en aurais point le courage.
— Le plus sûr, pour vous, si vous craignez le vertige, est de faire un crochet.
— Impossible. Mon vœu est par ici.
Ce sentier dangereux lui est sacré. On va voir pourquoi. Je transcris ses propres paroles.
Il y a vingt ans, elle s’acheminait vers la Palude en compagnie de son fiancé. Leurs noces étaient fixées à la semaine d’après. Ils allaient, elle, demander à la sainte de bénir leur union ; lui, la remercier de lui avoir sauvé la vie, l’hiver précédent, où il avait été toute une nuit en perdition dans le Raz.
Ils devisaient justement des angoisses qu’ils avaient endurées l’un et l’autre pendant cette nuit terrible.
— Oui, disait le jeune homme, il s’en est fallu de peu qu’au lieu de t’épouser je n’épousasse la mer… Est-elle assez jolie à cette heure, la gueuse ! ajouta-t-il, en se penchant sur l’eau qui ondulait doucement, claire et profonde, au pied du roc.