Mais il n’avait pas fini de parler qu’il se rejetait vivement en arrière. Il était livide. Il cria :

— Malheur ! Une lame sourde !

Une espèce de beuglement monta du gouffre ; une masse liquide, une forme échevelée de bête bondit…

Quand l’îlienne qui s’était évanouie rouvrit les yeux, un groupe de pèlerines faisaient cercle autour d’elle, agenouillées et en prières, ne doutant point qu’elle fût morte.

— Et Kaour[69] ? — interrogea-t-elle, dès qu’elle eut recouvré ses sens ; — où est Kaour ?

[69] Diminutif de Corentin.

Personne ne put lui donner des nouvelles de son fiancé. La mer avait une mine innocente et calme, comme si rien ne s’était passé. On eut beau chercher le cadavre, on ne le retrouva jamais.

Depuis lors, la pauvre fille se rend chaque année au pardon de la Palude, et toujours par le chemin qu’ils suivaient ensemble si gaiement ce jour-là. Mais, parvenue au lieu du sinistre, ses forces défaillent. Elle a peur de s’entendre appeler par la voix de Kaour et, d’autre part, elle tient à lui montrer qu’elle est restée obstinément fidèle à sa mémoire.

— Je suis sa veuve, — dit-elle, — puisque nos bans ont été publiés ; et, à l’île, c’est un sacrilège de se marier deux fois.

Tout en causant de ces choses tristes, nous dévalons vers la grève de Tréfentec. Avant d’arriver aux premières dunes de Sainte-Anne, nous avons encore une étendue torride à traverser. La chaleur est accablante et j’ai très soif. L’îlienne aussi boirait volontiers. Soudain, elle avise une gabarre couchée dans les sables. Y courir, enjamber le plat-bord est pour elle l’affaire d’un instant, et la voici qui me hèle, debout, une bonbonne de terre entre les mains. Tandis que je me désaltère, elle prononce d’un ton quasi joyeux :