— Service pour service, n’est-ce pas ? Nous sommes quittes.

Et, comme je la complimente sur son flair :

— Je n’ai eu qu’à me souvenir du proverbe. Un marin, vous le savez, ne s’embarque pas sans eau.

Jamais breuvage ne m’a semblé plus délicieux. Quand les pèlerins de l’équipage remettront à la voile, ce soir, ils seront probablement quelque peu surpris de trouver la bonbonne à moitié vide, mais, pour parler comme ma complice, ils n’auront que trop lampé dans l’intervalle.

Le fait est que les tentes de la Palude regorgent de buveurs. Les femmes elles-mêmes s’attablent pour déguster le champagne breton, de la limonade gazeuse saturée d’alcool. Le cirque des dunes présente l’aspect d’une foire immense, d’une de ces foires du moyen âge où se mêlaient tous les costumes et tous les jargons. La fumée des feux de bivouac tournoie lentement dans l’air épaissi. La poussière flotte par grands nuages aux teintes de cuivre. On dirait que les baraques de toile oscillent sur le vaste roulis humain. Dans cette mer de bruits et de couleurs, où les boniments des saltimbanques font chorus avec les troupes en haillons des chanteurs d’hymnes, au milieu du tapage, de la bousculade, de la grosse joie populaire exaltée et débordante, un îlot de silence, tout à coup, un coin de solitude : la fontaine. Un parapet la protège et un dallage de granit l’entoure. Au centre s’élève la statue de la sainte. Des vieilles du voisinage se tiennent sur le perron, avec des écuelles et des cruches pour aider les dévots dans leurs ablutions.

Une femme de Penmarc’h ou de Loctudy, une Bigoudenn, gravit les marches d’un pas chancelant. Elle a la figure terreuse d’une momie, dans son bonnet de forme étroite brodé d’arabesques de perles et que surmonte une mitre ; ses lourdes jupes, étagées sur trois rangs, font trébucher ses jambes exténuées de malade, et l’on tremble de la voir s’affaisser subitement entre les bras des deux jeunes hommes — ses fils — qui l’escortent, raides et muets.

Les officieuses vieilles s’empressent autour d’elle, lui offrent leurs services avec des chuchotements de compassion, s’enquièrent obligeamment de la nature de son mal. Elle, cependant, s’est laissée choir, à bout de forces, sur le banc de pierre accoté au piédestal de la statue, et, de ses doigts amaigris, elle se met à dégrafer une à une les pièces de son vêtement, d’abord le corsage soutaché de velours, puis la camisole de laine brune, enfin la chemise de chanvre, découvrant à nu sa poitrine où s’étale, striée de brins de charpie, la plaie hideuse d’un cancer.

Les deux jeunes hommes la regardent faire, le chapeau dans les mains, comme à l’église. Et j’entends l’un d’eux, l’aîné, qui explique aux vieilles :

— Nous avons été avec elle dans tous les lieux renommés aux environs de notre paroisse, à saint Nonna de Penmarc’h, à sainte Tunvé de Kérity, à saint Trémeur de Plobannalec. Nous l’avons ramenée chaque fois plus souffrante. Alors, on nous a dit que sainte Anne seule avait assez de vertu pour la guérir, et nous sommes venus.

Les vieilles de se récrier :