Elle hocha la tête à plusieurs reprises, en faisant : heu !… heu !… d’un air indécis, comme si ce que je lui demandais là eût été très grave. Puis, au bout d’un instant :
— Viens tout de même, me dit-elle.
Nous nous mîmes en route, dans l’exquise fraîcheur des choses matinales. J’étais tout fier de voyager ainsi aux côtés de la vieille Mône, que je considérais comme une personne d’essence supérieure, en commerce perpétuel avec les saints. Nous suivions des sentiers qui n’étaient certainement connus que d’elle, et qui coupaient court, à peine frayés, à travers les hautes herbes des prairies et les fourrés épineux des landes. Un grand silence planait sur la campagne mouillée. Nous marchions d’une bonne allure. Voici que, dans la montée de Kerantour, je crus m’apercevoir que Mônik boitillait d’une jambe.
— Ce n’est rien, fit-elle : j’ai dû mettre dans mon soulier quelque chose qui me gêne un peu.
— Déchaussez-vous.
Elle eut un geste de la main, comme pour me dire : « Ne t’occupe point de cela ; c’est mon affaire, et non la tienne ». Et elle continua de cheminer de la sorte, en marmottant de vagues oraisons auxquelles je ne comprenais rien. Au bourg de Trédarzec, elle fit une halte sous le porche de l’église, m’invitant à m’asseoir sur une des pierres tombales du cimetière pour attendre qu’elle eût fini…
L’instant d’après ; nous étions de nouveau en pleins champs.
— Maintenant, me dit Mônik, paix ! Ne me parle plus… Contente-toi, pour te distraire, de siffler aux merles.
Je lui trouvai une mine étrange, un air assombri et presque farouche. Dans sa vieille figure flétrie, à la peau rugueuse et plissée comme une écorce de chêne, ses petits yeux brillaient d’un éclat singulier. Il me vint à l’esprit des pensées déplaisantes qui me gâtèrent toute ma joie de tantôt. Si j’avais osé, je serais retourné sur mes pas. Aussi n’ai-je gardé de cette partie du trajet que des souvenirs confus. Par intervalles, on traversait des aires de fermes. Mônik était universellement connue ; les ménagères se montraient sur le seuil et la saluaient au passage :
— Ah ! ah ! Mônik, on va donc là-bas ?