Nous sommes vite devenus bons amis. Je parle breton, et il fume ! Tout en puisant à mon tabac, il me raconte sa vie. Il est né, suivant son expression, dans une douve quelconque, comme une herbe de hasard. Et depuis lors il ramone. Entre temps, il s’est marié et a été, comme il dit, « veuf et reveuf ». Il en est actuellement à sa quatrième femme. Et, comme je témoigne quelque commisération :

— Oh ! fait-il philosophiquement, elles sont toujours un peu avariées, quand elles m’épousent…

Mais il ajoute aussitôt :

— Toutes jolies, en revanche ; mes voisins vous le diront.

Lui est laid, chauve, la barbe hirsute et orde, les prunelles de travers, un paysan du Danube — y compris l’éloquence — avec la suie en plus, des plaques de noir de fumée encroûtant ses vieilles joues. Si on lui demande pourquoi, ayant la rivière à sa porte, il ne s’y lave jamais, il répond, non sans malice, que, pendant un quart d’heure au moins, cela troublerait « l’âme claire de l’eau courante » et la dégoûterait peut-être de chanter. Elle a bien assez à faire, prétend-il, de décrasser les bourgeois. Ces bourgeois, il les exècre ; il a pour eux le mépris chevelu des rapins de 1830, interprété dans une langue dont je me refuse à traduire les violences pittoresques.

— Parlons un peu de vos saints, Mabik Rémond. Commentez-moi votre musée.

— Voilà. C’est sur ces murailles que je m’essaie. Quand j’ai campé mon bonhomme et que je l’ai désormais en main, je passe par-dessus une couche de lait de chaux, — et j’entreprends autre chose. Vous voyez ce saint Trémeur ? Je l’ai refait quinze fois. C’est très difficile à attraper, un personnage de cette sorte, qui a sa tête dans les bras au lieu de la porter sur ses épaules. Ce saint Laurent aussi m’a coûté beaucoup de peine, et plus encore ce saint Herbot… Mes modèles ? Parbleu, les statues de bois ou de pierre devant qui je m’agenouille dans les chapelles, durant mes campagnes de ramonage à travers le pays trégorrois, depuis Plestin jusqu’à Paimpol. Je les contemple, je les prie, et j’emporte leur image dans mes yeux…

Il est resté fidèle, en effet, à la tradition ancienne. Les « Primitifs » bretons lui ont légué leur secret avec leur âme, et il reproduit avec une sincérité surprenante leur « faire » inhabile et si expressif. Cela est d’un art simpliste, presque grossier, et où cependant se manifestent à la fois un symbolisme d’une qualité rare et un sentiment très précis de la réalité.

— Quand et comment vous est-elle venue, Mabik, l’idée de vous faire peintureur de saints ?

— Hé ! sait-on pourquoi les étoiles se lèvent, lorsque descend la nuit ?… J’ai toujours aimé les belles choses des églises, — des vieilles églises d’autrefois, lesquelles étaient pleines de merveilles qu’on ne verra plus… Tout enfant, en cheminant comme ça de quartier en quartier, pour exercer mon métier de ramoneur, il m’arrivait souvent de coucher dans des sanctuaires abandonnés des fabriques et dont on ne songeait même plus à fermer la porte. Je restais longtemps sans dormir ou bien je me réveillais sans cesse, et je croyais entendre, dans l’ombre, les pauvres saints pleurer. Ils me disaient : « Mabik, nous sommes plus âgés que ne le serait aujourd’hui ton trisaïeul[16] ; notre sort est triste ; quand nous aurons fini de pourrir, qui se souviendra de notre visage ?… » — Puis, écoutez-moi bien : les femmes font quelquefois des scènes ; en pareil cas, moi, je déguerpis. Vous n’êtes pas sans connaître l’oratoire en ruines de saint Elud[17], dans la pinède, un peu au-dessus de la Fontaine-de-Minuit. Là, j’ai mon refuge, ma maison de paix. Là, plus de bruit humain, plus de paroles querelleuses, mais une solitude profonde où les jours s’écoulent avec lenteur, sous les grands arbres mélodieux… Un hiver, peu de temps après mes secondes noces, j’y vécus un peu plus d’une semaine. J’avais pris, pour ma nourriture, quelques croûtes de pain, et, quant à la boisson, je n’avais qu’à puiser à la source. Les nuits étaient lumineuses et glacées. Je m’étais aménagé un toit de fougères qui me garantissait la tête : un feu d’aiguilles de pin me réchauffait les pieds. Or, un soir que je venais de m’assoupir, quelqu’un m’appela par mon nom. Je rouvris les yeux, et, devant moi, dans la brume blanche qui s’élevait de la vallée, je vis surgir une apparition, un fantôme de saint que je reconnus aussitôt. C’était Yves de Kervarzin, le prêtre secourable, hébergeur des vagabonds et patron des sans-le-sou[18]… Tel il s’est montré à moi, celle nuit-là, tel je l’ai représenté depuis, partout où j’ai pu, avec sa toque noire, avec sa longue soutane, avec son aube fine, si étincelante qu’elle semblait tissée de clair de lune.