Conseil fut tenu. Et, à quelque temps de là, des crieurs firent assavoir dans les paroisses que les vingt ou trente domaines sis en Saint-Michel seraient frappés dorénavant d’un droit de péage et qu’il serait perçu un « sou jaune » par personne et par tête. Faute du paiement duquel le délinquant encourrait telle peine qu’il plairait à « messeigneurs » de lui appliquer. Exiger d’un va-nu-pieds l’impôt d’une pièce d’or ! Vous voyez ce que cela avait de drôle. Lesdits seigneurs rirent beaucoup de l’invention. Mais ce n’est pas tout de rire, si l’on en croit le proverbe ; il faut avoir chances de rire longtemps. Les gentilshommes de Saint-Michel en firent l’expérience, et elle leur coûta cher.

Un an, deux ans, tout alla bien. L’édit avait porté. Les pauvres faisaient un grand détour et « passaient au large ». Saint Yves, sans doute, n’était pas très content de cette façon d’en user avec les siens, mais attendait que le moment fût venu de manifester sa juste colère. Ce moment se présenta. Un malheureux aveugle s’égara un jour dans les sentiers prohibés. Des gardes le saisirent et l’amenèrent devant l’assemblée des seigneurs.

— Ah ! ah ! s’écrièrent ceux-ci, nous en tenons donc un !… Où allais-tu ainsi, vagabond ?

— A Saint-Yves, vénérables sires. Puissent ses bontés être sur vous !

— Tu as été pris traversant nos terres. Tu vas payer l’amende !

Pour toute réponse, l’aveugle retourna ses poches qui étaient en lambeaux et d’où tombèrent seules quelques miettes de pain d’orge. Les seigneurs firent un signe aux gardes. L’instant d’après on hissait le pauvre homme dans le clocher et on l’amarrait à l’arbre en fer de la croix, au sommet de la flèche.

— Prie saint Yves qu’il te rende la vue, lui dirent ses bourreaux. Tu es à la meilleure place pour contempler son pardon.

Ils n’avaient pas fini de parler que le ciel devint d’un noir d’encre. Une obscurité épaisse enveloppa le monde, comme au jour où mourut le Christ. Et, du ventre des nues, s’élancèrent des serpents de feu. En un clin d’œil l’église, les manoirs, les bois, les cultures, tout fut dévasté, incendié, réduit en cendres. Seule la flèche fut épargnée, parce qu’elle portait le corps martyrisé du vieillard. On dit même, au sujet de celui-ci, que des mains invisibles dénouèrent ses liens, et qu’il se retrouva, sans qu’il sût comme, cheminant sain et sauf dans la direction du Minihy. Quant aux gentilshommes de Saint-Michel, il ne resta d’eux aucun vestige, si ce n’est leurs âmes qui, transformées en corbeaux, sont condamnées à voler sinistrement, jusqu’au jour du Jugement dernier, autour du clocher solitaire.

— Doue da bardono d’an Anaon ! (Dieu pardonne aux défunts !) conclut Baptiste, en se signant au front, aux lèvres et à la poitrine.

Nous entrions dans le bourg du Minihy. L’ouverture de l’unique rue donnait sur une échappée de campagne dévalant en pente douce vers la berge goémonneuse du Jaudy. L’eau de la rivière brillait au bas, d’une lumière froide, sous le calme firmament nocturne. Nous longeâmes le cimetière où des pèlerins circulaient en silence. Par la baie du portail, le regard plongeait dans l’église, suivait une avenue de cierges qui allait se rétrécissant et comme s’éclairant à mesure.