Où nous étions maintenant il faisait très sombre ; des arbres au feuillage épais, des châtaigniers peut-être, formaient voûte au-dessus de nous, et, les branches s’abaissant jusqu’aux talus qui bordaient la route, on marchait à tâtons comme dans le noir d’un souterrain. Tout à coup des abois de chiens, un grand bruit de voix, et la vive lueur d’une flambée d’ajoncs secs. Nous franchissions le seuil du manoir de Kervarzin.
— Y aura-t-il logement pour deux pauvres de plus, s’il vous plaît ? clama Baptiste d’un ton enjoué.
La vaste cuisine était déjà pleine de mendiants, — d’aucuns debout, adossés à la demi-cloison en planches qui garantit du vent de la porte le foyer des fermes bretonnes ; — d’autres accroupis un peu partout sur le sol de terre battue, ou assis, les genoux au menton, sur un petit banc qui courait le long des meubles, d’un bout à l’autre de la pièce.
Aux paroles de Baptiste, un paysan à la chevelure bouclée et grisonnante, à la mine joviale, se leva de l’âtre et s’avança vers nous.
— As-tu jamais entendu dire qu’on ait refusé un pauvre à Kervarzin la veille du pardon de saint Yves béni ? prononça-t-il avec une gravité souriante, sans ôter sa pipe de la bouche et en serrant la main que Baptiste lui tendait. — Il n’y a pas que les pauvres à être les bienvenus chez moi, poursuivit-il, quand je lui offris la main à mon tour et que mon introducteur m’eut nommé ; votre père a pu vous dire que chez le Yaouank-coz[24] il y a toujours pour les amis une soupe aux crêpes chaude et un franc verre de cidre.
[24] C’est ainsi qu’on avait coutume de l’appeler par un jeu de mots auquel son nom prêtait : Yaouank en breton veut dire jeune. Yaouank-coz équivaut à « le jeune-vieux ».
Il avait les manières d’un gentilhomme, ce paysan. Je dus accepter son fauteuil de chêne, à l’angle du foyer. Qu’il y faisait bon, devant la claire flamme qui montait, montait, illuminant toute la cuisine, balayant d’un rouge reflet les battants cirés des armoires, transfigurant la face des gueux, éveillant comme une joie d’être sur leurs traits flétris et dans leurs yeux morts !… Au crochet de la crémaillère une marmite énorme était suspendue ; lorsque la servante en soulevait le couvercle, il s’en échappait des jets de vapeur blanche et une succulente odeur de lard cuit se répandait dans l’air. — La table était surchargée d’écuelles ; un garçon de labour achevait de les emplir de crêpes de blé noir qu’il rompait en les tordant entre ses poings.
— Allons, gars ! cria le père Yaouank, la soupe est prête.
Comment rendre cette inexprimable scène qui vous rejetait en plein moyen âge, au fond de quelque « Cour des miracles » ? Au silence relatif qui avait régné jusque-là parmi ces gens, harassés pour la plupart et heureux de se laisser engourdir au bien-être réchauffant d’une maison cossue, succéda brusquement un tumulte, une mêlée, une bousculade accompagnée de cris, de jurons même et de horions, tout le monde se précipitant à la fois vers la table et chacun s’efforçant d’attraper le premier son écuelle. Les infirmes surtout faisaient rage, fourrageaient avec leurs béquilles dans les jambes des valides. Un cul-de-jatte, à demi écrasé, beuglait, agitant désespérément un bras démesuré terminé par une patte immense. Les aveugles trébuchaient, les mains en avant, — roulaient leurs prunelles éteintes. Et Yaouank-coz regardait ce spectacle, avec sa pipe au coin des lèvres, tranquille, l’air amusé.
— Maintenant, à tour de rôle ! — commanda-t-il, en barrant de son grand corps l’accès de la cheminée ; — quiconque fera du désordre passera le dernier !