Nous vîmes entrer un flot de monde. Et, après ceux-ci, il en parut d’autres, puis d’autres encore. La cuisine fut bientôt pleine. Tous nos mendiants habituels étaient là, ceux de Pleumeur et ceux de Trédarzec, ceux de Penvénan, du Trévou, de Kermaria-Sulard… Et parmi eux beaucoup de figures inconnues, des pèlerins nouveaux, venus du fin fond du pays, de Ploumilliau, de Trédrèz, et même de Pleslin ! Ils faisaient pitié à regarder, trempés jusqu’aux os, avec des mines si lamentables ! Ah ! qu’un peu de bonne soupe chaude leur eût fait du bien !… Et voilà justement qu’il n’en restait plus… Quelques cuillerées peut-être… J’étais furieux contre moi-même. Mais aussi est-ce que je pouvais prévoir !… Les pauvres gens tournaient vers la cheminée des yeux ardents. Je me levai et je leur dis :

— Il ne faut point nous en vouloir : c’est la première fois que ceci nous arrive. Il faisait un temps si affreux que nous ne vous attendions pas. Je le regrette de tout mon cœur, mais nous n’avons pas préparé de soupe pour vous.

Une grande stupeur se peignit sur tous les visages, et il y eut un silence triste… Alors, un homme se détacha de la bande ; la buée qui s’élevait des hardes mouillées était si épaisse que je ne pus distinguer nettement ses traits. Il mit un pied sur la pierre de l’âtre, ôta le couvercle de la marmite, se pencha au-dessus, et prononça d’une voix ferme et douce :

— Avec ce qui reste de bouillon, on peut toujours réconforter les plus malades.

Et, ayant dit, il se retira à l’écart. Sa parole nous en imposa. Ma femme se mit à tailler les crêpes dans les écuelles. Et les pauvres de défiler devant le foyer, — comme tantôt. La servante versait le bouillon à mesure. Un, deux… cinq… dix malheureux se présentèrent à tour de rôle ; la marmite semblait inépuisable. Vingt autres passèrent, et puis vingt autres ; la servante continuait à verser. Ma femme était devenue toute pâle d’émotion ; elle ne suffisait plus à sa tâche, si fort qu’elle se dépêchât ; un des valets dut lui venir en aide. Moi, j’éprouvais une sorte d’angoisse. Tous, nous avions le sentiment que nous assistions à quelque chose d’extraordinaire, de surnaturel, et nous retenions nos haleines, n’osant respirer. L’oppression du miracle était sur nous… Pas un pauvre, je vous l’affirme, ne s’alla coucher sans souper… Voilà ce que j’ai vu, il y a de cela aujourd’hui quinze ans.

Quand je cherchai des yeux l’homme qui avait parlé, il avait disparu. Je demandai qui il était : personne ne le connaissait. Une vieille dit :

— Comme je longeais le cimetière du bourg, je l’ai aperçu franchissant l’échalier, et, dès lors, il a marché à côté de moi. Deux fois il m’a tendu la main pour sauter des mares. Je crois bien qu’il portait une tonsure, car son crâne était tout blanc sous la pluie.

Elle n’ajouta rien de plus, mais chacun demeura convaincu que le mendiant étrange n’était autre qu’Yves Héloury, l’antique seigneur de ce lieu. Vous en penserez ce qu’il vous plaira. Mais, je vous le répète, voilà ce que j’ai vu. Et beaucoup d’autres sont vivants, qui pourraient en témoigner.

Yaouank-coz heurta sa pipe à l’ongle de son pouce, pour en secouer la cendre, et parut s’absorber dans ses souvenirs. Je m’abstins, il va sans dire, de toute réflexion… Baptiste ronflait sur la table. Le balancier de l’horloge allait et venait avec de grands coups sourds, fendant l’heure, en quelque sorte, comme un bûcheron son bois. A force d’entendre ce bruit obsédant et régulier, je finis par m’assoupir à mon tour, la nuque appuyée au lit de saint Yves, le cerveau hanté d’hallucinations confuses où des pauvres, amarrés à des flèches d’églises, mangeaient de la soupe en des écuelles d’or.

… C’est dimanche. Les cloches du Minihy égrènent de jolis sons clairs. Le pâle sourire de l’aube argente le ciel. Groupés dans la cour, à l’entour du puits, les mendiants achèvent leurs ablutions matinales. Sur le toit du colombier, dans le courtil, des pigeons lustrent leurs ailes. Un garçon de ferme, les jambes nues, mène ses chevaux à l’abreuvoir. L’air est frais, léger, avec des transparences bleuâtres qui idéalisent toutes choses. Rien n’a dû changer dans cet horizon depuis les temps où y vécut saint Yves. La rivière dort, à marée haute, en une nappe d’eau blondissante, encadrée d’arbres nains dont la chevelure baigne dans le flot. Des coteaux se succèdent, et s’échelonnent, et fuient, telles que des houles de terres fécondes berçant des villages, des parcs, des vergers, de vastes cultures morcelées à l’infini. Dans la grise lumière des lointains, la silhouette du Goëlo s’estompe délicatement, hérissée de pins grêles aux panaches effrangés et flottants comme la fumée d’un vapeur qui passe.