… A l’église. On vient de célébrer la basse messe ; l’air est imprégné de l’odeur des cires ardentes. De minuscules navires aux gréements compliqués pendent aux poutres. Des femmes prient, le front dans les mains ; beaucoup portent le manteau de deuil, d’étoffe noire, luisante, tombant à plis harmonieux. Quelques « pèlerines » déguenillées rôdent le long des murs, avec de perpétuelles génuflexions et d’incessants signes de croix. Sur l’une des parois de la nef se lit le testament d’Yves de Kervarzin, où la paroisse du Minihy et les pauvres de toute la Bretagne figurent comme principaux légataires. Il fut transcrit là, dit-on, par les soins d’une pieuse demoiselle qui avait à expier un gros péché de jeunesse[26].

[26] Celui d’avoir représenté la déesse Raison dans un cortège officiel, à Tréguier, sous la Terreur.

Dans le cimetière, jouxte le grand portail, est une tombe sculptée, d’aspect modeste et sans inscription. Une ouverture en forme de voûte la traverse de part en part, dans le sens de la largeur. Les pèlerins s’y glissent en rampant sur les mains et sur les genoux. D’aucuns baisent à pleines lèvres la dalle funéraire. Quand ils se relèvent, ils ont la face souillée de boue, mais radieuse ; ils ont puisé à ce rude contact une sorte d’énergie sacrée ; la vertu vivifiante d’Yves Héloury a passé en eux. Car c’est ici qu’il repose, — n’en doutez point, — c’est ici que repose l’ami des pauvres qui voulut être enterré pauvrement. Ici seulement se peut respirer le parfum de son âme douce, dans cette atmosphère embaumée d’odeurs champêtres et de salure marine. Les gens de Tréguier lui ont édifié dans leur cathédrale un magnifique cénotaphe. Là iront prier les riches, ceux qui recherchent le luxe et les beautés factices de l’art jusque dans les objets de leur dévotion. Mais la foule des humbles ne désertera jamais les petits sentiers du Minihy. Toujours on les verra serpenter en longues « théories » pieuses et murmurantes vers la colline ensoleillée que baigne le Jaudy et où la grâce, la mansuétude de saint Yves sont restées comme empreintes dans le paisible sourire des choses.

RUMENGOL
LE PARDON DES CHANTEURS

A Charles Le Goffic.

I

Quand, sur l’injonction de Gwennolé, Gralon eut jeté à la mer le corps de sa fille suppliante, les flots qui venaient de noyer Is s’arrêtèrent, subitement calmés ; et le vieux roi se retrouva seul, avec le moine, sur le terre-plein où s’élève aujourd’hui l’église de Pouldahut[27]. Son cheval, vieux comme lui, tremblait de tous ses membres et haletait, la tête basse, les naseaux encore dilatés par l’épouvante. Gralon caressa doucement son cou, lissa les poils de sa crinière souillés d’écume et enchevêtrés de goémons. De tous les êtres qu’il avait aimés, c’était désormais le seul qui lui restât. La vie lui apparut vide et désenchantée ; il regretta de n’être point mort avec les autres. Le dernier cri de sa fille surtout le hantait, et ce long reproche désespéré qu’en la repoussant dans l’abîme il avait lu dans ses yeux. C’était donc vrai qu’il avait eu le courage de cette chose atroce ? Quoi ! de ses propres mains il avait noyé son enfant ? Il n’avait eu pitié ni de ses pleurs, ni de son effroi ? Elle se cramponnait à lui, si confiante, pourtant ! Elle l’implorait d’une voix si douce « Sauve-moi, père, sauve-moi, père, sauve-moi ! » Et il n’avait écouté que ce moine, cet homme de malheur !…

[27] En français Pouldavid, près de Douarnenez.

Gwennolé suivait sur le visage du roi les mouvements tumultueux de sa pensée.

— Gralon, — dit-il sévèrement, — rends grâces au Dieu qui, par mon entremise, t’a conservé les jours de ta vieillesse pour travailler à ton salut éternel.