Subjugué par le ton impérieux du moine, le chef du clan de Cornouailles leva vers le ciel sa face vénérable toute baignée de larmes — et pria. Le vent apaisé du soir se jouait dans sa barbe blanche. Mais d’une détresse infinie son cœur était plein, et les paroles qui s’exhalaient de ses lèvres étaient navrantes comme des sanglots… Dans les lointains gris de la mer le jour achevait de s’éteindre.

— Viens ! — commanda Gwennolé.

Ils s’acheminèrent au pas de leurs montures du côté du septentrion. Ils gravirent d’âpres côtes hérissées de brousses, plongèrent dans des ravins peuplés de roches monstrueuses qu’on eût prises pour des troupeaux de bêtes d’autrefois, pétrifiées. Très vite ils avaient perdu de vue la mer, mais, à travers les grands embruns flottant derrière eux dans l’espace, ils perçurent longtemps sa chanson sinistre. Parfois, au milieu de ce bruit sauvage, un appel strident éclatait dans la direction du large. Gwennolé disait :

— Ce sont les goélands qui regagnent leurs nids.

Gralon songeait :

— Ainsi elle cria, quand je dénouai violemment ses bras nus, enlacés à mon corps !

Et, tout bas, il murmurait : « Ahès ! Ahès !… »

Ils marchèrent tant, que le meuglement des eaux n’arrivait plus jusqu’à eux. Mais leur souffle salé les enveloppait toujours, et il s’y mêlait un parfum d’herbes rares, une odeur que le vieux roi reconnaissait pour l’avoir respirée, la veille encore, dans les cheveux dorés de sa fille. Il se rappela le baiser qu’il avait coutume de déposer, le matin, sur son front frais et poli comme un jeune ivoire. Il se rappela aussi de quel air elle lui souriait, — et combien elle était caressante, la lumière qui brûlait au fond de ses yeux !… C’était maintenant une nuit épaisse. Les pieds des chevaux foulaient une mousse humide, en forêt, sous de hautes frondaisons noires, à peine ondulantes, comme figées dans l’horreur des mystères antiques que des druides y célébrèrent. Soudain, sur les confins de ce pays boisé, à la lucarne d’une hutte, une clarté brilla. Primel l’anachorète demeurait là, Primel qu’on disait contemporain du Christ.

— Reposons jusqu’à l’aube à l’ombre de ce saint homme, — prononça Gwennolé. — J’ai l’espérance, ô roi, qu’un calme réparateur te viendra de lui.

Celui dont le moine parlait en ce langage presque biblique était debout dans la cabane, et, à l’approche des deux voyageurs, il ne bougea pas plus que s’il n’eût point été vivant. Sa lourde robe de bure était comme incrustée dans sa chair. Le plissement rugueux de l’étoffe, les moisissures vertes dont elle était marbrée par endroits lui donnaient l’aspect d’une vieille écorce, et tout le corps de l’ermite se dressait, immobile et noueux ainsi qu’un tronc d’arbre. Sa tête semblait sculptée au-dessus, à coups de hache, par un artisan malhabile, un fabricant d’idoles barbares. Mais quelle vierge aux doigts divins avait filé ses cheveux si ténus que les araignées se trompaient jusqu’à les insérer dans leurs trames ? De son cou partaient deux maîtresses branches, qui étaient ses bras, étendus dans un geste de bénédiction, et sur qui le faîtage de la hutte s’étayait — eût-on dit — depuis des siècles. La plante de ses pieds nus s’aplatissait, collée au sol, et leurs ongles s’y enfonçaient, démesurés, tordus, pareils à des racines plusieurs fois centenaires. On racontait de lui qu’il vivait à la façon des arbres, des sucs de la terre et de l’air du ciel. On expliquait par là sa longévité. Jamais on ne lui avait vu prendre une autre nourriture. Les paysans d’alentour s’étaient même lassés de lui apporter en offrande des vases de lait et des quartiers d’agneau, parce qu’il laissait boire le lait aux oiseaux et dévorer les quartiers d’agneau par les loups. Il aimait d’un seul et immense amour toute la création, les hommes à l’égal des bêtes, et, parmi celles-ci, il ne distinguait pas les malfaisantes d’avec les bonnes. Chaque être, chaque chose représentait, selon lui, un élément d’ordre et de beauté dans l’univers de Dieu. Si vieux qu’il fût, son âme était demeurée limpide ; nulle expérience mauvaise n’y avait déposé son amertume. Il continuait à promener sur le monde le regard émerveillé d’un enfant. L’optimisme entêté de sa race s’épanouissait dans ses claires prunelles, aux orbites rondes et lisses comme ces trous que les piverts creusent dans l’épaisseur des chênes.