Gwennolé, en entrant, se prosterna devant le solitaire, Gralon s’accroupit sur un amas de feuilles mortes que les premiers vents d’automne avaient balayées dans un coin de la hutte. A peine s’y était-il laissé tomber, qu’une torpeur étrange se répandit à travers ses veines, comme un calmant mystérieux. Jamais il n’avait éprouvé cette douceur de repos, pas même au temps où, après ses grandes chevauchées de guerre, il s’allongeait si voluptueusement sous les courtines de son lit de Ker-Is tapissé de fourrures de fauves. La douloureuse voix qui, depuis la catastrophe, gémissait en lui s’apaisa peu à peu, devint une sorte de chant vague, d’une lente mélancolie de berceuse, où son âme se fondait, attendrie et tranquillisée. C’était comme si, les yeux ouverts, il se fût regardé dormir.

Les deux saints — l’anachorète et le moine — échangeaient des propos qui semblaient les versets alternés d’une oraison. On eût dit un bruissement d’eaux courantes auquel eussent répondu des frissons de ramures. Dehors, les chevaux paissaient, sous les étoiles, sans piquet ni longe, à l’aventure. Par le cadre de la porte, on voyait sur les luzernes blanchies de givre leurs vastes ombres se mouvoir.

La nuit s’écoula, l’aube vint. Primel bénit ses hôtes et, s’adressant à Gralon, il dit :

— Dorénavant, fils, lorsque tu te sentiras le cœur troublé par des tristesses intérieures, réfugie-toi dans la solitude éternelle des choses. Les bois surtout sont tendres à l’homme. Dieu en a fait des asiles sacrés où la paix habite, et l’harmonie du monde s’y révèle.

… Au soir de cette journée, les voyageurs mettaient pied à terre devant l’abbaye de Landévennec bâtie au bord d’une grève verdoyante, à l’endroit où la rivière d’Aulne débouche dans la rade de Brest. Gwennolé y avait établi ses disciples, trouvant le lieu propice à la prière et à la méditation. La petite communauté formait une espèce de bourg, de colonie, semi-monacale, semi-agricole, chaque religieux ayant sa cellule à part avec un courtil, des fleurs et quelques ruches. Derrière le village, s’étageaient des collines blondes que le soleil du matin caressait de ses premiers feux et où ses derniers rayons s’attardaient longtemps. Les troupeaux paissaient là, épars sur les pentes, gardés par des novices qui les surveillaient d’un œil et, de l’autre, s’exerçaient à des lectures de piété dans des rouleaux de parchemins surchargés de lourdes écritures gothiques. Là aussi étaient les champs, les cultures, dont les moines robustes avaient le soin. Les défrichements gagnaient peu à peu les sommets, ouvraient dans la profondeur des fourrés de larges éclaircies.

Un bras de mer enserrait les terres de l’abbaye, contournant le pied des collines, pénétrant vers l’est dans les contreforts schisteux de la Montagne-Noire, évoquant la vision d’un glaive d’archange, d’une grande lame tordue et flamboyante. Du côté de l’occident, il s’évasait en une méditerranée pacifique aux vaguelettes crêpelées, tels que des frisons d’or.

Ce qui donnait plus de prix encore à cette oasis de verdure et d’eau calme, c’étaient les vignes austères qui, dans la direction du nord, fermaient l’horizon. On devinait un pays nu, tourmenté, battu d’un flot sauvage contre lequel il servait en quelque sorte de rempart, et dont il brisait les colères, de sa longue étrave de granit. Les assauts de l’Atlantique s’y venaient heurter, comme à un colossal parapet. Souvent on voyait s’écheveler au-dessus de grandes crinières blanches, avec des hennissements de bêtes qui s’ébrouent, tandis qu’au ras des crêtes des lueurs couraient, de rapides fulgurations d’éclairs. Et l’on n’en goûtait que mieux le charme de ce coin abrité, peuplé seulement de cénobites vivant une vie de songe.

Ces influences reposantes agirent promptement sur Gralon, dont la vieille âme était de cire. Déjà les choses du passé achevaient de s’effacer en lui, quand soudain, une nuit d’hiver qu’il était resté à veiller dans sa chambre, il lui sembla entendre une voix douce qui chantait. Cette voix ne pouvait venir des cellules du monastère, depuis longtemps closes et endormies. Aucun chant, d’ailleurs, pas même celui des novices, n’eût eu cette grâce féminine, si attirante, qui, comme une lanière subtile, enlaçait à la fois tous les replis du cœur. Le vieux roi poussa les volets de bois plein : appuyé au montant de la fenêtre, ses yeux plongèrent au loin vers la mer. L’eau luisait, sous la lune, d’une clarté d’argent. Dans le pâle scintillement des ondes un buste de jeune femme surnageait. La tête, renversée en arrière, traînait une longue chevelure flottante, semée de pierres précieuses qui étaient peut-être des reflets d’étoiles. Les traits du visage, éclairés d’en haut, brillaient étrangement d’une splendeur molle et fluide où les yeux s’avivaient comme deux émeraudes, où les lèvres s’épanouissaient comme une rose mystique du jardin de la mer. Gralon tendit les bras, cria dans l’espace : « Ahès !… Ahès !… » En cette apparition il avait reconnu sa fille. Il l’appelait encore qu’elle avait fui, avec la mobilité d’un poisson. Mais les deux derniers vers de son incantation demeuraient suspendus dans l’air. Et les rayons de la lune les propageaient au loin en de pâles et lentes vibrations : telles les cordes lumineuses d’une lyre immense.

Ahès, brêman Mary Morgân,

E skeud an oabr, d’an noz, a gân.