Maintenant Marie Morgane,

A la lueur du firmament, dans la nuit, chante.

C’était une croyance des Celtes qu’une fée, idéalement belle et cruellement perverse, habitait la mer. Elle avait, disait-on, la figure, les seins et les hanches d’une vierge. Le reste de son corps était d’un monstre, couvert d’écailles et terminé par une queue fourchue. On voyait son torse incomparable surgir au-dessus des eaux, par les soirs alourdis qui précèdent les grands orages. Sa chevelure dénouée ondulait harmonieusement sur les vagues et, de ses lèvres, un hymne montait, d’une langueur triste et si passionnée que les barques s’arrêtaient pour l’entendre. Les matelots, éperdus, fascinés, ne pouvaient détourner leurs yeux de l’ensorceleuse dont les bras blancs leur faisaient signe. Une folie s’emparait d’eux. Et, dépouillant leurs vêtements, ils se jetaient à la nage, tout nus, pour la joindre. Elle les regardait venir, de ses prunelles ardentes où des flammes vertes brûlaient, et elle les étreignait sur son cœur, à tour de rôle, avec la force déchaînée d’un élément. Tout aussitôt le ciel se fermait ; les nuages tombaient à longs plis noirs, ainsi qu’une draperie funèbre, la houle se creusait en un lit souple aux profondeurs mouvantes, et l’orchestre de la tempête éclatait, formidable. A ses farouches amours la fée voulait un cadre terrifiant. Ses baisers distillaient une volupté si âcre qu’on en mourait sur l’heure, comme d’un poison. La bouche où la sienne s’était collée s’en détachait soudain, flétrie, béante, muette à jamais. Il n’était pas de famille sur tout le littoral breton qui n’eût à lui reprocher le meurtre de quelqu’un de ses membres. On la nommait Mary Morgane, ce qui veut dire : née de la mer. Elle était une, et pourtant multiple. Nombreuses étaient ses incarnations ; mais, c’était toujours la même âme de péché qui vivait en chacune d’elles[28].

[28] Il va sans dire que cette tradition, comme tant d’autres d’une origine non moins primitive, s’épanouit encore toute fraîche dans l’Armor breton.

Ahès, brêman Mary Morgân…

Et voilà à quel métier de séduction et de mort Gralon avait voué sa fille pour l’éternité !… Le refrain lugubre ne cessa jusqu’au matin de retentir à ses oreilles, réveillant dans sa mémoire l’amertume des souvenirs, ajoutant à ses anciennes douleurs cette honte nouvelle d’Ahès devenue un objet d’opprobre, — Ahès qui fut si longtemps la joie de ses yeux et qui aurait dû être la fleur de sa race !

Le soir d’après, même apparition, même chant ; et, pendant plusieurs nuits consécutives, il en fut ainsi. Le vieillard n’osait plus s’allonger sur sa couche ; l’obsédante image ne lui laissait pas un instant de repos. Brisé de lassitude et d’angoisse, il s’affaissait à genoux près de la croisée ouverte, et c’était son tour, maintenant, d’implorer sa fille :

— Pitié ! murmurait-il. — Ma dernière heure est proche. Ne m’empêche pas d’oublier ! Accorde-moi de mourir en paix !…

Mais, comme lui naguère, la fée des eaux, elle aussi, se montrait sans miséricorde. A la fin, pour échapper à cette hantise, il résolut de fuir, de s’enfoncer si avant dans les terres que l’haleine même du flot marin ne pût parvenir jusqu’à lui. Il déroba un des bissacs dans lesquels les paysans du voisinage avaient coutume d’apporter à l’abbaye leurs offrandes, et, l’ayant endossé, il se mit en route au point du jour, alors que les moines de Landévennec étaient tous à matines. Il côtoya la rivière d’Aulne jusqu’au bac de Térénès ; la fillette du passeur le déposa sur l’autre rive moyennant une bénédiction et une oraison qu’il psalmodia d’un ton navré. Elle prenait pour un mendiant en tournée le chef vénéré du clan de Cornouailles, l’homme qui fut le constructeur d’Is et réunit sur son front toutes les couronnes de l’Armorique ! Après avoir gravi la montée de Roznoën, il entra dans une chaumière, sise au bord du chemin. La ménagère lui dit :

— Nous ne donnons l’aumône que le samedi, veille du saint jour du dimanche. Voici néanmoins une crêpe et un morceau de lard, parce que vous paraissez bien rendu.